Entretiens

À la recherche des naines noires

Un entretien sur la recherche de l'innovation parsemé de touches d'absurde.

À la recherche des naines noires

Je l’ai regardé, les mirettes comme le 8 du billard. À côté de moi, Étienne a marmonné quelque chose du genre « Cékiçuila ? »
Ça faisait si longtemps que je croupissais là que je sentais des têtards barboter dans mon sang. Deux jours, au moins, que j’écoutais tous les candidats au poste de nouveau Marc Zuckerberg. Je commençais même à me remettre en question cette idée d’incubateur de start-ups. Avec Étienne, on s’était sentis mécènes, mais on n’avait pas encore trouvé nos artistes. J’avais modérément envie de financer l’accroissement du magasin d’applications de Google et d’Apple. L’arrivée en trombe du numérique dans notre monde avait révélé bien trop de velléités entrepreneuriales.
Les prétendants se présentaient mal sapés avec soin et ils nous parlaient tous de restaurants en ligne pour demeurés professionnels et de réseaux sociaux pour asociaux. Ils en avaient plein, de l’inutilité à vendre, et ils le faisaient avec la même classe hypocrite qu’un grossiste qui s’approvisionne chez Métro.
Étienne, lui, il aimait ça, les start-ups de service nouvelle génération. Il dissertait souvent sur ce monde merveilleux où l’on peut admirer les étoiles sur son smartphone pour percer la croûte de pollution lumineuse.
Moi, je m’emmerdais profondément.
Et puis l’autre est arrivé, avec ses cheveux épars comme un bouquet de paille. Ça sentait le foin. Il s’est campé sur ses deux pattes, mal à l’aise, mais du courage et des mains pleins les poches, vibrant comme un téléphone convoité. Il a inspiré deux trois fois, bruyamment, a reniflé pour donner une contenance à son nez, et a dit :
— Je m’appelle Géhemme.
Il s’est arrêté un instant, comme un humoriste, un artisan du silence.
— Je veux transformer la lumière en son.
Ça ne m’a pas fait rigoler.
J’en étais donc là, à le regarder comme s’il sortait droit du soleil avec son idée débile. Étienne n’a pas pu retenir un petit rire nerveux, à moitié coincé dans son nez.
Pour vouloir jouer avec la lumière, il fallait soit être complètement allumé, soit réellement brillant. Je n’arrivais à le ranger dans aucune des deux catégories. À vrai dire, la seule catégorie dans laquelle je l’aurais classé, c’est « dindon », et je ne savais pas vraiment pourquoi. Peut-être à cause de son long cou, ou de la façon dont sa glotte se baladait, forte et indépendante, presque célibataire, sur sa gorge. Mais, je me suis demandé si j’avais le droit de passer à côté d’un entrepreneur, un vrai.
Après tout, même au royaume des aveugles où les borgnes ne voient que des croissants de soleil, quel être humain ne voudrait pas maîtriser la lumière ?
Étienne s’est enquis, pour voir :
— Tu vas commercialiser des panneaux solaires hurleurs ?
— …
— Mmh.
— …
— Tu ne présentes pas un PowerPoint ? j’ai interrogé.
C’était juste pour meubler, mais toute ma détresse d’avoir posé une question aussi naze étiola la fin de ma phrase. Devant ma vanité et celle de ma réplique, le candidat n’a même pas fait l’effort de lever un deuxième sourcil. Je me suis ressaisi :
— Tu travailles avec des gens ?
— Je travaillerai avec vous. Mais il faudra que votre collègue arrête avec l’humour, ajouta-t-il en désignant Étienne d’un mouvement de tête.
Avant que ce dernier ait pu répondre et déclencher une jouxte, j’ai repris le contrôle :
— Tu as quelque chose ? Un prototype ? Un plan de manip ?
D’une de ses larges poches, il a sorti une paire de lunettes cancéreuses.
— Tu as scotché un walkman ancienne génération sur les bésicles d’Harry Potter ? a demandé Étienne, décidément bien accroché à son concept d’intervention humoristique.
C’était le problème, avec Étienne : il se prenait pour un juré de télé-crochet et pensait que des millions de personnes s’extasiaient de ses gouailles.
Mais il fallait bien reconnaître que les lunettes de Géhemme avaient peu de chance de concurrencer les Google Glass, avec leurs deux auréoles latérales. On les aurait dit déguisées en casque audio. Et puis, elles étaient si noires qu’on y voyait sûrement moins bien qu’à l’intérieur de ses propres paupières. C’était comme si elles absorbaient le jour et ça me perturbait. Positivement.
Je sentais l’envie d’Étienne de faire passer Géhemme par la porte en sens inverse avec un post-it de refus aux fesses, mais il n’en fit rien. Les fêlés, c’est pour toi, il avait dit quand on s’était lancé dans cet appel aux candidatures. « Mais quitte à prendre des zinzins, essaie de me dégotter des Einstein plutôt que des Caligula ».
Et j’avais devant moi mon spécimen, qu’on aurait dit sorti tout droit d’une BD avec son look de dessin, ses réponses laconiques et ses lunettes frappées que Depp aurait adoré porter dans un film de Burton.
— Ça sert à quoi ? j’ai demandé, impatient.
Sans un mot, il les a posées sur le bureau. Puis il a retrouvé sa posture de présumé coupable.
Étienne s’est aussitôt tourné vers moi et m’a écrasé une patate brûlante sur le visage. Sous deux regards inquisiteurs, je me suis équipé du prototype. Cet engin était pire qu’un isoloir : tous les sons se sont tus je n’y voyais plus rien, à part deux cercles noirs et la face hilare d’Étienne en périphérie.
J’ai senti qu’on pressait un bouton sur la branche, au niveau de ma tempe.

Vous avez tous ressenti ce sentiment de plénitude lorsque vous plongez vos oreilles sous l’eau et que le bruit sous-marin vous envahit comme un silence ? Le commutateur a déclenché l’impression parfaitement inverse. Un genre de brouhaha clair et discipliné, libre d’échos parasites, exonéré de grains d’orgasme auditif — ceux qu’écossent les vieux vinyles. C’était comme si la pièce s’était mise à vivre, comme si le moindre reflet produisait un son.
Pour vérifier, j’ai tourné ma tête vers Géhemme et, par là-bas, j’ai entendu glousser un dindon. À côté, une vache mâchouillait du foin au milieu d’une sonate diurne de criquets, ou de cigales, qui sait ? J’ouïssais même le bruissement des rayons de soleil sur l’herbe sèche. Et, dans mon cerveau, tous ces sons ressemblaient furieusement à Géhemme. Sa silhouette acoustique.
Puis, j’ai baissé mes yeux vers mon pc.
L’ambiance campagnarde s’est éclipsée au profit d’un tumulte frénétique, comme si j’étais entouré d’une foule immense, perdu au milieu d’une manifestation de mathématiciens sans précédent. J’entendais des tons sans concessions, des professeurs qui professoraient, des gourous de sectes de vérité. Ça parlait dans mon dos aussi, des chuchotis discrets, tous différents, multicolores comme le logo de Google. Un ordinateur mis en sonorités, partitionné.
J’ai retiré le casque-lunettes, presque assourdi.
J’ai aussitôt tourné ma tête vers Étienne. Je pense qu’il s’apprêtait à éclater de rire et à prononcer un jugement définitif sur la santé mentale de Géhemme, mais ma face pleine de désarroi l’a fait douter.
— On te prend, j’ai annoncé sans préambule.
— …
— À une condition, j’ai rajouté.
— Que tu prennes une bonne douche, s’est moqué Étienne.
— Non, que tu me laisses ça jusqu’à demain.
— OK.
Calmement, presque scrupuleusement, j’ai aspiré quelques lampées de café, laissé leur goût sec et râpeux contrarier mon palais, puis leur énergie me désenivrer lentement. Puis j’ai repris l’interrogatoire :
— Comment tu fais ça ?
— Je convertis des ondes colorées en variations temporelles de surpressions.
— Tu n’as pas développé de site web ? a demandé Étienne, dépité.
— Plus simplement, il s’agit d’une construction d’ambiance sonore à partir d’une image, a continué Géhemme en ignorant l’interruption. Les lunettes capturent les couleurs, toutes replacées dans l’espace par interférométrie. Puis un filtre sélectionne les harmonies pour créer un paysage acoustique en trois dimensions.
— Ce n’est pas seulement ça, j’ai fait remarquer. J’aurais juste entendu une suite de sons probablement insupportables si c’était le cas.
Il a esquissé un sourire.
— Parce que je n’ai pas parlé de l’algorithme d’étude empirique du comportement colorimétrique des objets.
Il avait tout à coup récupéré une aisance naturelle, toute faite de passion et de cognition, plutôt que de longs silences et d’aphorismes vaniteux.
Étienne, qui s’attendait à une présentation de business plan, a lâché un soupir gros comme un coussin d’air.
— Et ça sert à qui ?
— Aux aveugles par exemple. Ceux qui n’ont pas le temps ou l’envie d’apprendre l’écholocation.
— Ça existe déjà, les ceintures vibrantes pour aveugles, a avancé Étienne.
— Oui, et la sensation doit être exactement la même que de regarder le monde avec un cryptage Canal+ sur la rétine, j’ai répondu. Bon, tu peux y aller, j’ai ajouté à l’adresse de Géhemme.
Il a tourné les talons et a franchi la porte avec difficulté, comme s’il portait en lui le poids de notre acceptation.
— Je… a commencé Étienne.
— Les zinzins, c’est pour moi, j’ai coupé. Il n’avait vraiment pas l’air d’un Caligula. Tu devrais essayer les lunettes.
Je lui ai tendu l’objet et il l’a pris avec affectation, en vérifiant bien qu’aucun cristal de miel ne s’était déposé sur les branches et qu’un cocon de sébum n’avait pas enveloppé l’arche nasale. Il les a chaussées et m’a observé avec un regard noir.
Ça a duré un instant, pendant lequel j’ai lu son visage consécutivement surpris, compréhensif et amusé. Enfin, il les a retirés et a juste dit :
— Une marmite d’eau qui bouille ? Ou plutôt un torrent !
— C’est ça, j’ai répondu. Et si on nous voit tous les deux, ça rajoute au tableau des piafs insupportables. Le genre qui gazouille sans arrêt.
Ça a eu l’air de le faire rire, mais pas avec joie. Plutôt un ricanement, un de ces déluges de pastilles pour la gorge successifs à une bonne saillie. Étienne, il avait un imper du brocard : ça glissait sur lui et ça formait, à ses pieds, une flaque dans laquelle il pouvait sauter pour éclabousser tout le monde.
— Ça te fera des souvenirs à ramener au fleuve en plus de la pisse de mouton.
Il pouvait bien railler ce qu’il voulait, j’avais l’impression d’avoir enfin trouvé ce pour quoi j’avais monté cet incubateur de start-ups. Le gros lot. Le Mickey. Et moi, je voulais absolument mon tour gratuit pour l’innovation.

J’ai pris les lunettes des mains d’Étienne au moment où un nouveau candidat entrait. Celui-là avait un gilet qui aurait pu appartenir à l’héritage de son grand-père s’il l’on faisait abstraction de l’étiquette pendouillant à sa hanche comme un mousqueton. Sous son nez, quelques poils se blottissaient les uns contre les autres pour tenter une esquisse de moustache.
Ah, et puis il avait appris à parler, presque à convaincre. Pas comme l’autre. Dommage, parce que pour le coup, lui n’avait rien à dire. Pas comme l’autre. Quand il a commencé à babiller sous le regard adorateur, presque paternel, d’Étienne, j’ai chaussé mes lunettes. Indifférent au manque de respect dont je faisais preuve, je me suis délecté de n’avoir plus d’yeux ni d’oreilles pour me dégoûter de l’entrepreneuriat. Et puis, par curiosité, j’ai appuyé sur le bouton en gardant la tête tournée vers le candidat.
Je m’attendais à tout. Une ambiance de soirée chiante, peut-être, des verres qui trinquent sans conviction, des éclats de rire forcés. Le genre réunion de famille, mais entre amis. Ou encore un concert de jazz sans musiciens, seulement un DJ. Le pendant sonore de la liqueur chafouine du fameux chocolat alcoolisé.
Je m’attendais à tout, sauf au silence, à ce vide envahissant.
Ces lunettes fonctionnent décidément à la perfection.

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