Fictions

Automate (Mémoires d'un inventeur)

Petit récit autobiographique d'un innovateur de génie.

Automate (Mémoires d'un inventeur)

Qui aurait cru qu’une simple pilule puisse sauver le monde entier de l’industrie et par là même, l’espèce humaine ? En ma qualité de fondateur et PDG de Vanitas, j'ai décidé de témoigner de ma découverte.
Qu’elle était belle, notre société du XXIe siècle ! Nos illustres maîtres — Bill Gates, Steve Jobs — au sommet de leur art, leurs produits vendus par centaines de millions. Puis la crise arriva, cruelle et implacable. Ces foutus syndicats, à vouloir sans arrêt le beurre social et l’argent du beurre social, obtinrent les faveurs de gouvernements élus par défaut. J’ai toujours apprécié la démocratie. Non vraiment, c’est pétri de bons sentiments, presque applicable dans la pratique. Mais par pitié, cessons de donner la parole aux imbéciles, nous méritons mieux que ça.
Comment voulez-vous que le péon du coin, déjà bien affairé par la fertilité de son taureau et de sa femme, comprenne les retombées économiques de la nouvelle loi sur la retraite ? Qu’il continue à pester contre l’incapacité des dirigeants, à chasser les renards des alentours de son poulailler et à prendre les subventions censées l’en dissuader, mais s’il vous plaît, ne lui procurez pas de bulletin de vote.
Toujours est-il qu’on entra en récession. Sévèrement, pas juste quelques mois pour le principe et pour charmer l’extrême gauche. On se trouva contraint de relocaliser, car un pays qui n’emploie que des têtes pensantes pour faire avancer la technologie, c’est joli sur la page Wikipedia, mais pour l’économie, on repassera. Ainsi, nos meilleurs architectes reconstruisirent, avec une créativité toute propre à ceux qui ne savent qu’empiler les briques les unes sur les autres, nos usines. On en laissa tout de même quelques une à l’abandon, pour des raisons de sécurité. Parce que la sécurité, si elle n’est pas là, ça emmerde les syndicats et si elle est là, ça emmerde les ouvriers et ces derniers, seuls, sont juste bons à faire quelques remous lors d’une interview télévisée, alors que les premiers peuvent être pires encore que des moustiques un soir d’été dans un marécage.
La suite, vous la connaissez. Le chômage a baissé, mais nos besoins se sont maintenus. On revint aux grandes valeurs fordiennes. Le travail à la chaîne, les taches mécaniques, etc. Même nos meilleurs ingénieurs se retrouvèrent devant la machine. « Pour voir ce que ça fait, que d’être un troufion », disaient-ils. Surtout qu’on ne pouvait plus faire autrement. Il fallait de la main-d’œuvre dare-dare, peu importe qu’elle soit trop qualifiée pour le poste ou pas assez – s’il est possible de ne pas être assez qualifié pour appuyer sur un bouton trente fois par heure.
Bien sûr, les syndicats, qui gueulaient déjà quand on a délocalisé, se remirent à déblatérer, grâce à une constance dont eux seuls sont capables. Avec l’énergie de leurs protestations, ils auraient pu ramener brique à brique toutes les usines de Chine, les ouvriers avec. Comprenez-les, aussi : les conditions de travail se détérioraient. Pas par rapport à celles des pays qui sous-traitaient, mais quand même en deçà de leurs standards.
Les enfants qui ont eu des instituteurs exécrables vous le diront : la répétition, ça tient plus de la punition que d’un métier. On infligeait ainsi un châtiment rémunéré à quelque dix millions d’ouvriers. C'est vrai que nous sommes tous amenés à reproduire frénétiquement des tâches, on en qualifie même certaines de « rituels ». Cependant, il s’agissait ici d’imiter un schéma de mouvements sans lui donner de sens. Le travail de l’opérateur s’approchait de celui d’une machine, et encore, d’une machine stupide.
Essayez donc. Asseyez-vous sur un tabouret en métal, sans dossier, préparez un bon stock de pensées pour vous occuper ; pas trop complexes tout de même, il ne faudrait pas rater plus d’un geste sur cent – le service Qualité rôde, avec ses tableaux Excel et ses rapports journaliers. Vous êtes fin prêt. Vos premières actions sont hésitantes, lentes, le temps d’habituer votre système nerveux. Tout artiste a besoin de faire ses gammes.
Pourtant, le ballet du fer à souder a déjà commencé. Vous avez l’impression de faire un régime à base de carottes : au début, c’est frais, vous pensez même que c’est bon pour la santé, de ne pas réfléchir en travaillant, puis le légume acquiert un goût de carton, de plus en plus difficile à mâcher. Vous vous dites que finalement, vous prendriez bien une grosse barquette de frites, pas trop grasses parce que ça rappelle l’huile de la machine.
Le corps humain sait tout faire ou presque. Répétez deux trois fois un mouvement simple et il sera stocké en mémoire, impossible de l’y déloger. Réfléchissez-y et c’est toute l’exécution qui s’en trouvera affectée, comme si un opérateur malveillant avait essayé de détraquer votre machine nerveuse. Par contre, l’esprit, à la manière du composant mécanique qui s’use, se lasse très vite de ces petits manèges. Il veut s’activer, l’esprit. Même la nuit, il refuse de s’ennuyer. Quand votre stock de pensées se retrouve à sec ou après que votre responsable de production vous a fait quelques remontrances quant à votre rendement, vous sommant d’arrêter de songer à autre chose, votre cerveau souffre, se dessèche ; il se meurt.
Le travail agit alors comme une sorte de gangrène : chaque jour accentue le mal, permet à la pourriture de s’étendre encore, irrémédiablement. Le geste peut changer, l’opérateur ne sentira aucune guérison ; il aura juste l’impression que la nécrose a gagné un autre muscle.
L’ouvrier, père bienheureux d’un joli couple d’enfants roses et innocents, verra dans la routine qui consiste à aller les chercher le soir à l’école une nouvelle tâche répétitive à effectuer ; de même pour son devoir conjugal. Ford le poursuit jusque dans sa vie privée, le fait détester sa marmaille et sa femme et lui retire même le privilège de savoir multiplier sept par six, à force de travaux abrutissants.
Alors, quoi ? me direz-vous. Au moins, nous avons réduit le chômage.
Certes, mais la crise s’intensifia. Finalement, ce n’était pas si mal que ça, le chômage. À croire que la main-d’œuvre des pays qui sous-traitaient à l’époque disposait de plus de résistance aux tâches débilitantes. Peut-être parce qu’ils employaient des enfants, et qu’un enfant, ça aime la répétition. Il trouve même ça comique. Essayez donc de savoir qui se lassera le premier au jeu du « voleur de nez » et ressassez votre défaite pendant qu’il se gondole, comme pour se moquer de la galère dans laquelle vous vous êtes fourré.
La productivité, déjà dans de profonds abysses, continua à forer encore plus loin, à l’endroit précis où la nappe de pétrole est asséchée. Les usines fermèrent ; on les réaménagea en logements sociaux, tous identiques pour rappeler, dans cette mosaïque sinistre, qu’une vie de prolétaire se résume à des motifs, répétés infiniment jusqu’à la mort – sacrés architectes.
Plusieurs philosophes émergèrent, suintant de bonnes idées et de prophéties aux grands mots. D’aucuns les appelaient des économistes ; une telle appellation, ça confère un certain sérieux, du crédit et même quelque prestige à la profession. Ils prédirent le retour d’un marché flamboyant, guidé par des flux naturels semblables à ceux de l’air, qui vogue de surpression en dépression pour l’amour de l’équilibre. L’analogie scientifique, la voila, l’invention du XXe siècle. C’est élégant, ça explique bien les choses, ça fait passer les économistes pour des génies, et ça ne marche jamais. Le marché, il s’en foutait bien de l’harmonie, puisqu’on s’évertuait à le pousser et à le tirailler dans tous les sens. Il a ri un bon coup devant nos petites gueules pleines d’espoir, penaudes et finalement résignées, puis il s’est écroulé, sans dire au revoir. La mondialisation dont nous rêvions tous permit à nos crises – économiques, financières et sociales – de se répandre çà et là, plus virulentes et plus rapides que la peste.
En période de vaches anorexiques, le peuple se trouve un besoin irrésistible d’un messie ou d’une grande découverte. Si la religion a perdu – faute de résultats probants, comme toute entreprise à bénéfices – toute crédibilité ces derniers siècles, la science porte encore les espoirs des plus pessimistes. Dans un monde où les multinationales proposent mieux que le paradis sur la terre même, il ne fait plus bon croire des ingénus en soutane promettant une vie éternelle dans des contrées sans iPhone ni parcmètre automatique.
Conscient de ce besoin, je me mis à la tâche. Suivez ma réflexion : comment donner le goût du travail rébarbatif à quelqu’un, de façon permanente ? Je partis de deux observations : la première, je l’ai déjà abordée plus haut ; il suffit de créer une nécessité impérieuse, comme pour l’enfant peureux qui vérifie dix fois, avant d’aller se coucher, que sous son lit ne se trouve pas le repère de quelque assassin. Le corps ne demande que ce genre de frénésies maladives.
Ce qui nous amène à ma deuxième observation. Le fumeur le sait bien : quand le tabac vient à manquer, le geste de porter quelque chose, coincé entre l’index et le majeur, vers sa bouche constitue un acte salvateur. L’esprit, grisé par la dépendance, n’exige plus de raison pour autoriser le corps à répéter un mouvement. Il l’enjoint même à le faire, il le libère.
J’étudiai la neurologie avec application et conviai quelques amis biologistes à mon projet. Vanitas était née. Après de multiples expériences ratées, nous parvînmes au résultat escompté, pour le plus grand malheur de nos cobayes bénévoles – heureusement tous prolétaires. La pilule Vanitas était prête pour le marché ; mieux, pour sauver le monde.
Restait à en faire la promotion. Dans mes rêves les plus fous, dès sa sortie, le comprimé rencontrerait un succès immédiat et incontestable. Toutes les industries se l’arracheraient. Peut-être même pourrait-on développer une application smartphone de coaching. Je me fourvoyais.
La publicité, bien plus subtile qu’on ne le pense, nous échappait. Le porte-à-porte ne fonctionna pas, puisque tous les responsables de production que nous appelions nous rétorquaient qu’aucun exemple concret ne pouvait prouver l’efficacité de la Vanitas.
Je requerrai les conseils d’un ami qui travaillait à mi-temps dans la publicité, en dehors de ses activités de cocaïnomane. Après tout, me dit-il, les entreprises se ciblent comme de simples hommes, pour la bonne raison qu’elles sont dirigées par de simples hommes. Il m’apprit, avec un certain sérieux, que mon cas était des plus enfantins, puisqu’il ne fallait même pas créer de besoin : il existait déjà. Pourtant, les obstacles ne manquaient pas pour le client potentiel.
Le problème du cachet Vanitas, c’était qu’il agissait directement sur l’organisme. De toutes les sciences, la biologie est à la fois la plus adulée et la plus abhorrée. On bidouille un ordinateur, sa machine à laver, on regarde le ciel à travers un télescope, on fait quelques expériences de chimie, mais il est plus délicat de toucher à une cellule. L’homme, effrayé de se comprendre enfin, craint d’usurper la place de Dieu en modifiant Sa création. Tant pis si Dieu a foiré ses équations, c’est quand même pas à nous de nettoyer sa merde. Alors on accepta à reculons quelques avancées de la médecine, mais pour le reste, on préféra inventer « l’éthique », qui justifie tous les quolibets lancés aux biologistes un tant soit peu créatifs.
Il s’agissait tout d’abord de contrer cette crainte, de rassurer une brebis et de faire suivre le troupeau. L’apaisement, c’est comme la peur : encore plus contagieux que la grippe. Puis nous dûmes tirer sur la corde sensible de toute entreprise : le bénéfice. À l’instar du mot « sexe » pour un adolescent prépubère, ce mot excitait les glandes sudoripares de tout bon homme d’affaires. Il fallait donc chiffrer le gain net réalisé grâce à l’investissement dans un régime de Vanitas pour tous les ouvriers.
Les diverses tentatives en ce sens ne fonctionnèrent pas.
Finalement, ce fut un potentiel client qui me donna l’idée qui promouvrait à coup sûr Vanitas. « Vous n’avez qu’à l’utiliser vous-même, si elle marche si bien, votre pilule », m’avait-il rétorqué avec pour seul but celui de faire un lamentable trait d’esprit ; il ne pouvait pas savoir qu’il sauvait le monde, l’imbécile. J’injectai moi-même les fonds nécessaires pour lancer la fabrication : plus personne n’osait investir dans une nouvelle entreprise sans garantie de succès. J’arrachai les ouvriers aux usines grâce à d’alléchants salaires, dont je savais qu’ils n’étaient qu’un artifice en attendant que le comprimé ne donne à mes employés d’autres sujets de préoccupation que l’argent.
De mon cerveau fertile naquit alors une extraordinaire idée : garder l’exclusivité de Vanitas, du moins au début. En façade, nous fabriquions seulement de quoi « nourrir » nos ouvriers. Toute l’histoire de la société de consommation lyophilisée dans le sachet Vanitas.
Mes opérateurs confectionnaient des gélules, qu’ils s’achetaient ensuite grâce à leur solde pour se donner envie de venir trimer pour produire de nouvelles pilules. Le travail rendu supportable, indispensable même, par le travail.
Comme je l’avais prévu, les jalousies naquirent chez les autres ouvriers du pays, qui s’arrachaient désormais des places à Vanitas, pendant que, secrètement, nous préparions un immense stock de comprimés pour anticiper l’explosion à retardement que nous avions amorcée.
Lorsqu’elle vint, nous étions fin prêts. Les commandes nous tombèrent dessus comme des rapaces sur un village éthiopien. La suite, vous la connaissez.

Qui aurait cru qu’une simple pilule puisse sauver le monde entier de l’industrie et par là même, l’espèce humaine ? En ma qualité de fondateur et PDG de Vanitas, j'ai décidé de témoigner de ma découverte.
Qu’elle était belle, notre société du XXIe siècle ! Nos illustres maîtres — Bill Gates, Steve Jobs — au sommet de leur art, leurs produits vendus par centaines de millions. Puis la crise arriva, cruelle et implacable. Ces foutus syndicats, à vouloir sans arrêt le beurre social et l’argent du beurre social, obtinrent les faveurs de gouvernements élus par défaut. J’ai toujours apprécié la démocratie. Non vraiment, c’est pétri de bons sentiments, presque applicable dans la pratique. Mais par pitié, cessons de donner la parole aux imbéciles, nous méritons mieux que ça. […]

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