Essais

Écologie(s)

« Les primevères et les paysages ont un défaut grave : ils sont gratuits. L’amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine. » Aldous Huxley nous a livré là, en quelques mots, le problème sur lequel l’espèce humaine se fracasse depuis plus d’un siècle.

Écologie(s)

Face au problème écologique, plusieurs types de réactions fleurissent, classées en deux grands ensembles : les climato-sceptiques et les écologistes. On épargnera ici le discours des premiers afin d’éviter des reflux gastriques intempestifs (j’ai récemment été très marqué par l’argument implacable d’un climato-sceptique : « Ce serait très présomptueux de penser que nous avons modifié le climat de la Terre par nos actions ». Si ça ne vous convainc pas…). Par contre, et ce n’est pas nouveau, les seconds ne forment pas une entité cohérente. Derrière l’objectif très vague, mais consensuel, de « sauver la nature » se cachent de nombreuses inclinaisons. Un voici une sélection, volontairement caricaturale.

L’écosocialiste

Certains élèvent la Nature au rang de divinité, d’autres veulent la préserver pour les paysages qu’elle peint en trois dimensions, d’autres encore souhaitent que l’Homme revienne à ses racines et se fonde à nouveau dans la nature dont il fait partie. De ça, l’écosocialiste s’en émince l’oignon au couteau à bois. Il voit plutôt, dans le prisme du changement climatique, l’accroissement des inégalités (riche/pauvre, Nord/Sud). La catastrophe écologique est une pioche creusant la tranchée toujours plus large de ces dernières.

Parmi les exemples concrets, on note par exemple que les incinérateurs de déchets, dont les rejets augmenteraient les risques de cancer, se trouvent le plus souvent dans les zones défavorisées (pour des raisons foncières évidentes). On pourrait étendre ce principe à beaucoup de structures industrielles. La conséquence est la concentration des pics de pollution sur les zones défavorisées.

Les écosocialistes partent du principe que de la catastrophe environnementale naîtra des gagnants et des perdants (les premiers étant les méchants et les seconds les gentils). Le problème est beaucoup plus complexe, comme le montre parfaitement Yann Quero dans son article.

Les écosocialistes les plus engagés vont même jusqu’à parler de racisme écologique en conclusion au raisonnement simpliste suivant : les zones les plus polluées sont celles où se trouve une majorité d’immigrés. Par exemple, l’ouragan Katrina aux États-Unis a touché la communauté noire dans une proportion excessive, non représentative de la population américaine. Une conclusion qui saute malheureusement deux-trois relations de cause à effet.

L’écologiste romantique

Quand on me dit romantisme, certainement du fait de ma crasse inculture sur le sujet, j’imagine toujours un portrait de Chateaubriand, les cheveux au vent devant un paysage naturel, écologique.

Celui-ci, par exemple :

Chateaubriand romantic thug

Au XIXe siècle, quand commençaient à se poser les questions de la pollution et de la dégradation du rapport de l’homme à la nature, les romantiques bourgeois se sont emparés du sujet pour faire de la Nature une partie ignorée de l’humanité. Dans l’idéal romantique, la planète est peuplée de peu d’hommes, mais tous en harmonie avec leur environnement.

Ce sont là les ancêtres de nos écologistes dépolitisés, ceux qui opposent l’écologie aux Lumières. Ceux-là tiennent l’excès de rationalisme, de science et le désir de contrôle de la Nature comme responsables absolus du dérèglement. L’encyclopédie de Diderot et d’Alembert a, selon l’écologiste romantique, la plus grosse empreinte carbone de l’histoire des livres.

La plupart des écologistes de ce mouvement estiment que le monde moderne a rompu le lien entre le plus et le mieux. À force de vouloir produire, créer et contrôler, l’homme s’est éloigné des idéaux de la spiritualité et a dégradé son rapport à la Nature. L’écologiste romantique suit à la lettre la théorie de Darwin selon laquelle l’homme n’est qu’un animal parmi tant d’autres ; il convient donc de le replacer dans son environnement et de réenchanter ce dernier (Weber).

L’aspiration à la nature n’exprime pas seulement le mythe d’un passé naturel perdu ; elle exprime aussi les besoins hic et nunc des êtres qui se sentent brimés, oppressés, opprimés dans un monde artificiel et abstrait. (Edgar Morin, Pour une nouvelle conscience planétaire)

L’écologiste romantique s’oppose radicalement aux écosocialistes. Pour lui, le drame écologique est non seulement du fait des grosses industries capitalistes, pollueurs notoires, mais également de leurs ouvriers et des consommateurs en général. Aujourd’hui, l’écologiste romantique est nommé selon une des pires atrocités du vocabulaire populiste français : les « bobos » (grand rival de « selfie » pour la nomination au prix du mot le plus détestable de 2015 et dont la simple prononciation provoque chez moi des coliques néphrétiques et des diarrhées frénétiques).

Aujourd’hui, l’écologiste romantique prend des photos de paysages depuis un avion ou un hélicoptère.

L’écofasciste

Jackie ne devrait pas avoir le droit de vote, il est tellement stupide ! (l'oncle Johnny, guère plus au fait des choses de l’intelligence que Jackie)

Une partie des élites pense en effet que pour son propre bien, il faudrait retirer le pouvoir de décision du peuple (du moins, le peu qu’il lui reste). Certains restent mesurés, comme Hans Jonas, un des premiers (et un des majeurs) philosophes de l’écologie. Selon lui, seules les élites sont capables de prendre les bonnes décisions pour l’avenir de la planète. Le contrôle de l’innovation, indispensable (toujours selon Jonas) à la sauvegarde de notre environnement, ne pourrait passer que par une « tyrannie bienveillante » (sic) au fait de la complexité des choses. On peut également estimer que cette pensée de Jonas n’exprime pas un idéal politique personnel, mais offre une critique du système politique moderne et ses limites dans sa capacité à traiter le problème écologique.

D’autres sont beaucoup moins mesurés que Jonas, à commencer par Pentti Linkola, un penseur finlandais persuadé qu’un bon gros génocide, associé à l’euthanasie des déficients et à l’arrêt total de toute technologie, nous offrirait une solution efficace contre la destruction de notre environnement. Il se rapproche là de la pensée conservatrice des romantiques, même si le propos est un peu plus violent sans son enrobage poétique :

N’importe quelle dictature serait meilleure que la démocratie moderne. Il ne peut y avoir de dictateur assez incompétent pour montrer plus de stupidité qu’une majorité populaire. La meilleure serait une dictature où de nombreuses têtes rouleraient et où le gouvernement empêcherait toute croissance économique. (Pentti Linkola)

Foutredieu, on n’y avait pas pensé : la solution aux problèmes écologiques est tout simplement une bonne vieille dictature des familles.

Malheureusement, l’écofasciste oublie que la démocratie n’est pas un système figé en tant que tel. Elle est quelque chose de malléable, que nous pouvons faire évoluer. Ce n’est pas parce que Jackie ignore aujourd’hui tout du nucléaire (et que sa voix lors d’un référendum consacré au sujet a peu de chance d’aboutir à quelque chose de raisonné) qu’il est impossible de lui transmettre cette connaissance-là, à lui ainsi qu’à tout un groupe de décisionnaires populaires. Bien sûr, cela remettrait probablement en question l’idée même de suffrage universel et du système de représentation tel qu’on le connaît dans nos démocraties. Cela remettrait également en question la diffusion de la connaissance dans nos sociétés modernes, aujourd’hui incapables d’emprunter d’autres canaux que les médias et les réseaux sociaux.

L’écolopportuniste

Avec son vocabulaire bien particulier et l’érection classique du Capital en grand et unique méchant loup, l’écologiste marxiste évoque (non sans fondement) le principe de la double peine. Après avoir admis que l’unique responsable du changement climatique est le capital (son industrialisation, le consumérisme induit), il observe que celui-ci parvient désormais à s’enrichir grâce à la catastrophe écologique. L’écolopportuniste est ce capitaliste sans vergogne voyant dans le réchauffement climatique un nouveau marché.

On pense par exemple aux quotas carbone sur lesquels s’est formé un marché. Les entreprises qui ne dépassent pas leurs quotas ont le droit de vendre leur bonne conduite aux mauvais élèves. Il faut bien comprendre ici qu’ils échangent, contre rémunération, une amende virtuelle. Appliquons le même principe au code de la route : vous pourriez ainsi revendre l’amende que vous auriez eue si vous vous étiez garé sur une place handicapée. Le fait de ne pas se garer sur ladite place deviendrait donc un moyen de s’enrichir et non plus une manifestation civique du respect envers une catégorie de personnes.

Le droit de polluer se vend et s’achète donc comme des friandises. Les plus aisés ont la possibilité de convertir leurs piécettes virtuelles en unités de destruction de la nature.

On retrouve un principe tout aussi stupéfiant dans les mal-nommées « obligations catastrophes ». Celles-ci permettent aux entreprises de placer une certaine somme sur une durée limitée. Si une catastrophe advient pendant cette durée, l’argent est perdu et est utilisé pour réparer les dégâts causés. Sinon, l’entreprise peut récupérer sa somme, joyeusement augmentée d’intérêts élevés. Encore un marché morbide ouvert grâce à l’augmentation du nombre de catastrophes naturelles.

Finalement, il y a peut-être bien quelques gagnants (du moins à court terme) au réchauffement climatique.

L’écologiste solutionniste

Celui-ci est un peu particulier parce qu’il est considéré par certains comme un climato-sceptique. Accepter qu’on puisse sauver la planète grâce à la technologie (elle-même en passe de la détruire) est effectivement un raisonnement quelque peu surprenant, très peu lucide sur le contrôle tout relatif qu’a l’homme sur ses créations.

À vrai dire, l’écologiste solutionniste n’est pas plus écologiste qu’un conducteur de Hummer. Il est par contre pleinement solutionniste, membre exalté de ce courant qui estime qu’à tout problème correspond une solution technologique. Il limite la résolution d’un problème à sa solution, sans se soucier de la raison d’être dudit problème. Il représente tout ce que reprochent les physiciens aux mathématiciens : travailler pour la beauté des mathématiques plutôt que pour l’application concrète que pourraient avoir les théorèmes.

L’écologiste solutionniste pourrait avoir un discours du type : « Quand je prends ma douche, tous les soirs, je passe 20 minutes à glander sous l’eau chaude. C’est quand même incroyable que personne n’ait imaginé un système de récupération de cette eau gâchée afin de l’utiliser autre part : une chasse d’eau, la douche d’un prolétaire ou le puits d’un village Africain ». À aucun moment n’est venu à l’idée de l’écologiste solutionniste que le problème est la durée qu'il passe sous la douche et non l'absence d'une réflexion sur la façon dont il pourrait user de son confort sans nuire à la planète.

Hans Jonas (encore lui) estime que la technique moderne devrait plutôt œuvrer pour le maintien de la société dans son environnement plutôt que pour son renforcement. On comprend aisément que vouloir réparer les dégâts causés par la technologie en utilisant d’autres technologies est un cercle vicieux sur lequel on risque d’avoir très vite le tournis.

Bonus : L’éco-auteur

Celui-ci a choisi de marquer par sa force d’évocation. Il crée un univers, un récit, parfois alarmiste, souvent dérangeant, représentant notre emprise catastrophique sur la nature. On pense par exemple à la science-fiction post-apocalyptique, où l’apocalypse est souvent associée à une modification drastique de notre environnement (pollution incontrôlée, guerre nucléaire…), beaucoup moins théologique qu’à l’origine du mot. Certains univers, comme celui de Fallout ou de Mad Max, postulent un événement majeur, point de non-retour, responsable de la destruction de la Nature, ou tout du moins sa modification profonde. D’autres évoquent une évolution plus subtile, mais tout aussi dramatique, comme l’excellent roman de Franck Labat, Naturalis.

Ces auteurs-là traitent uniquement l’après-catastrophe. Ils terrifient par leur probabilité d’avènement de plus en plus élevée. Mais il est également intéressant d’étudier ces mondes où l’homme, privé de la possibilité d’évolution technologique (car en manque de ressources et en sous-nombre) revient à des fondamentaux écologistes : apprendre à vivre dans la Nature plutôt qu’apprendre à vivre malgré la Nature.

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