Essais

La colère et le ridicule

Éloge de la colère bien exprimée et rejet du ressentiment acide.

La colère et le ridicule

Dans une société qui ne sait plus honorer que le rationnel et la logique, la plupart des sentiments exprimés publiquement sont jugés ridicules, déplacés. Sauf dans des cadres bien spécifiques (spectacles, événements sportifs, soirées, etc.), la manifestation d’un affect est considérée comme un manque de contrôle. Quand elle n’est pas tournée en dérision, elle est tout simplement ignorée : les regards de baissent, les têtes se détournent, le malaise s’installe.  Les disputes, parce qu’elles sont vues par les témoins avec un recul qui empêche la passion, sont jugées risibles et inutiles : c’est que les raisons paraissent si futiles à quiconque n’est pas sous l’emprise de l’affect en question. Et même avec la distanciation et le raisonnement si cher à notre société, une personne pourra juger un de ses affects passés ridicule (on étudie parfois le passé avec la froideur du témoin extérieur).  

Parmi ces passions, la colère m’intéresse particulièrement. En plus de son caractère fortement protéiforme, elle est sujette à débat, que ce soit d’un point de vue pratique ou philosophique. Spinoza, dans son travail monumental sur les affects, la considère comme une passion triste. C’est-à-dire qu’elle est à éviter et qu’elle sera nécessairement perdante face à une passion joyeuse en cas de conflit affectif (son produit affectif, les actes qu’elle génère, seront faibles). Je trouve cette vision assez réductrice, voire fausse.

Établissons d’abord un contrat lexicographique pour la suite, afin de ne pas débattre sur des subtilités de vocabulaires, mais plutôt sur des concepts :

Le ressentiment est une colère « en dedans ». Il mobilise des forces réactives, modifie les configurations psychologiques. Il génère une amertume destructrice, orientée vers un objet contre lequel on ne peut rien. Il s’autonourrit sans jamais trouver d’issue. C’est la colère subie, qui prend la forme de l’acrimonie, l’énervement, l’exaspération, l’horripilation, l’impatience, l’irritabilité.  

La dureté est une colère tournée vers l’extérieur. C’est une force active qui ne s’autoentretient que le temps de la réalisation de l’acte associé. Elle intervient dans un contexte d’injustice et, si elle expose effectivement son auteur, elle est motrice pour son accomplissement. Elle peut prendre la forme de la hargne, la vengeance, la fureur ou la rage.  Sous le même mot de colère, on regroupe donc des sentiments de repli, destructeurs, et une émotion porteuse et génératrice d’énergie. C’est pourquoi il est compliqué d’en faire un affect monolithique et de tourner toutes ses manifestations en ridicule.

Cependant, la morale telle qu’installée dans notre société (et à plus forte raison le microcosme de la morale d’entreprise) tolère le ressentiment alors qu’elle condamne unilatéralement la dureté. Le premier est accepté en tant qu’expression d’une contrariété et tant qu’il n’est pas générateur d’actes concrets (autres que maugréer, pester ou rechigner, s’entend).  La dureté, par contre, éclate généralement avec une violence qu’il est difficile de cautionner dans un système basé sur la retenue et le lissage des relations humaines, surtout dans un contexte très cadré. On le voit bien, y compris sur le plan légal : si une personne amère, déçue, refusant la plupart de ses tâches par agacement, sera simplement mise à l’écart et ignorée, l’hostilité et la remise en question véhémente sont des motifs acceptables de licenciement.

On condamne de la même façon la hargne ou les agressions verbales, alors que la violence symbolique (celle de la subordination par exemple) est largement acceptée. Notamment, la colère paternaliste est très répandue. Elle vise à réprimander un employé qui n’est prétendument pas dans son bon droit, soit parce qu’il profère des choses qui vont à l’encontre de l’idéologie de l’entreprise, soit car son travail n’est pas considéré comme suffisant. Elle relève davantage de l’énervement, de l’exaspération, voire de l’impatience, donc entre pleinement dans la catégorie du ressentiment telle que je l’ai définie.

Cette constatation nous amène à un biais assez terrible : seules sont acceptées socialement les colères inhibitrices, appartenant au ressentiment (que ce soit pour soi-même ou pour l’autre). Les colères créatrices, appartenant à la dureté, sont souvent taxées de folie et entraînent la marginalisation de celui qui s’y adonne. Le choix du vocabulaire est ici important : on « s’adonne » à sa colère ou on la « contient ». Contenir une colère créatrice la transforme inévitablement en colère inhibitrice : parce que l’on n’a pas pu transformer le potentiel créateur de l’état du corps (de l’affect), l’esprit se flétrit et le corps ne laisse suinter que l’acidité la plus mauvaise.

Dans nos sociétés qui sont, soyons honnêtes, relativement loin des régimes de terreur connus, il y a tout de même une composante non négligeable de dissuasion de la colère. On contient ses manifestations par deux principaux moyens : tout d’abord la répression policière, dont les récents événements (révolte des gilets jaunes) nous ont montré un bel échantillon. Par la peur, on espère inhiber la colère et la transformer à nouveau en ce ressentiment qui avait peu à peu contaminé tout le monde ou presque. Et si le changement social peut être initié par des manifestations actives (ou de toute action de ce type), il ne pourra jamais venir des disputes de famille ou des discours politiques aigris dans les bars. Ainsi, en étouffant la colère par la peur physique (c’est bien de cela qu’il s’agit ici), le système en place empêche également la mutation tant redoutée de survenir. Le deuxième type de répression est beaucoup plus vicieux, puisqu’il n’est pas du tout physique. Il s’agit du contrat de travail. La logique est simple : pour survivre dans notre société, il faut de l’argent ; pour gagner de l’argent, il faut travailler ; pour travailler, il faut (presque) exclusivement se soumettre à la loi locale d’une entreprise et de sa direction. Donc un employé est presque systématiquement tiraillé entre son envie de révolte (ou plutôt de volte, comme dirait Alain Damasio), soit par opposition au système en place, à sa non-participation à des décisions importantes de l’organe auquel il appartient (l’entreprise), soit par volonté de création d’un autre système, qui par définition ne serait pas viable dans le système actuel. On a donc une « prise d’otage », un chantage violent, qui vise à étouffer toutes les potentielles colères que pourrait engendrer la subordination virulente désormais acceptée pour toutes les parties du monde de l’entreprise.

Dans le contexte professionnel, on retrouve cette volonté de contenir les excès avec tout le développement de ce qu’on appelle la Communication Non Violente. Voilà sa définition wikipediesque : « le langage et les interactions qui renforcent notre aptitude à donner avec bienveillance et à inspirer aux autres le désir d’en faire autant ». Derrière ce concept gentillet, prétendument basé sur l’empathie (je cherche encore la moindre trace d’empathie dans le monde des ressources humaines en entreprise) se cache en réalité une gigantesque usine à frustration basée sur l’hypocrisie et la condescendance, un genre de plébiscite actualisé du « tendre l’autre joue », meilleur moyen d’humilier son interlocuteur et de perdre à jamais la confiance d’une relation. Même si une métaphore n’est pas une preuve et qu’une parabole n’a pas nécessairement la saveur de la vérité, voilà un court passage de Ainsi parlait Zarathoustra, de Friedrich Nietzsche, qui comme d’habitude préfère le conseil cryptique à la démonstration rigoureuse :

Mais si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal ; car il en serait humilié. Démontrez-lui, au contraire, qu’il vous a fait du bien.
Et plutôt que d’humilier, mettez-vous en colère. Et lorsque l’on vous maudit, il ne me plaît pas que vous vouliez bénir. Maudissez plutôt un peu de votre côté ! Et si l’on vous inflige une grande injustice, ajoutez-en vite cinq autres petites. Celui qui n’est opprimé que par l’injustice est affreux à voir.

Alors oui, n’enfermez pas votre colère, laissez sa dureté s’exprimer avant qu’elle se transforme en aigreur et, surtout, ne croyez surtout pas qu’elle annule toute bienveillance et toute humanité. Au contraire, elle est l’expression de l’humanité la plus affective, celle qui sait convertir les effets des causes négatives pour produire de nouveaux effets positifs. Et c’est bien la seule production dont notre société a besoin.

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