Essais

J'ai pas envie de participer

« Ah, mais c’est pas possible, ça ! J’ai pas envie, de participer ! À rien ! C’est pas mon genre, de participer ! Jamais je participerai ! À part à vos obsèques, bande de cons ! » (Le Roi Loth, Kaamelott)

J'ai pas envie de participer

Ah, mais c’est pas possible, ça ! J’ai pas envie, de participer ! À rien ! C’est pas mon genre, de participer ! Jamais je participerai ! À part à vos obsèques, bande de cons !

Le Roi Loth, plein de finesse, livre dans Kaamelott une vision du monde qui peut sembler marginale, voire exclusive. Tout le monde a envie de participer, pour plein de bonnes raisons. On veut participer à la vie électorale de son pays, on veut participer à son essor économique, on veut participer à une compétition de sport, on veut participer sur les trois forumactifs qu’on a rejoints à 13 ans.
La participation offre une sorte de crédibilité, elle est une mesure de la légitimité de la personne qui s’exprime, que ce soit en politique (« Tu t’es abstenu aux dernières élections, donc tu n’as rien à dire sur la vie politique du pays »), sur internet (« T’as posté 3 messages sur le forum depuis l’année dernière et tu te permets de l’ouvrir ? »), etc. Si chacun de ces domaines semble proposer une nature de participation différente, ces dernières se ressemblent sous beaucoup d’aspects.

La politique

La participation politique est la plus évidente parce qu’on l’appelle par ce même nom et qu’elle a été très débattue ces derniers temps. Pour un régime assumé démocratique comme la France, mais malade de sa nature représentative, la participation est devenue le seul levier pour les représentés. Levier, voire obligation, puisque l’abstention a été couverte d’un fort vernis amoral par les médias et les instances dirigeantes, certaines allant même jusqu’à vouloir l’interdire légalement. Dans la bouillie démocratique qu’est le regroupement d’intérêts individuels pour former l’illusion d’un intérêt collectif, il est devenu nécessaire que chacun donne son avis, ou plutôt que chacun contribue à la formation de ce qui adviendra « l’opinion publique ». On se retrouve avec une participation vidée de son essence même (un objectif politique, une action collective, une discussion participative sur tel ou tel sujet), et l’objectif n’est plus mis en avant puisque c’est le moyen qui s’est paré d’une vertu morale : il est bien vu d’avoir voté, quelque soit le sujet, beaucoup moins d’avoir contribué à telle discussion citoyenne sur un sujet politique (local ou global). Un citoyen qui se préoccupe de l’environnement en ne prenant pas sa voiture, en surveillant son utilisation d’eau et sa consommation électrique, sera quand même considéré comme un parasite politique s’il ne vote pas à la dernière élection présidentielle. Il y a une seule façon de faire de la politique, c’est celle que les analystes médiatisés prêchent à longueur de journée avec leur jargon périmé et leur manque de recul indécent. Pour penser différemment, faut-il encore penser tout court.

Les Start-Ups©

Lorsqu’on parle d’économie, une des grandes puissances mises en avant en ce moment est l’écosystème des startups. Disruptive, shiny, think out of the box sont autant d’anglicismes censés démontrer à quel point ce monde est un vecteur de progrès. On aura pourtant rarement vu milieu plus conservateur. Les idées s’y coincent comme des céréales dans des molaires, elles y pourrissent et sont incapables de sortir du cycle infernal problème-solution. Dans ce monde chéri des progressistes devenus conservateurs à l’insu de leur plein gré, la participation est également une valeur reconnue. Ce que j’appelle participation, dans ce cas précis, c’est la volonté d’intégrer ce monde sans n’avoir aucune motivation autre que celle d’y participer. La plupart des entrepreneurs autodéclarés ne se le cachent même plus : ils veulent créer des boîtes et se foutent des projets, des problèmes, à part à travers le prisme de leur solution. S’il existe un problème, quel qu’il soit, alors c’est l’occasion de participer en amenant sa solution. L’essence libérale se concentre ici, avec la glorification des moyens (« Moi, ce que j’aime, c’est la technologie ») et de la culture sparadrap. Plus aucune start-up du numérique ne met l’accent sur son domaine d’activité, sur son projet : ce sont les technologies utilisées et les méthodes de travail qui sont devenues les principaux arguments du recrutement. La motivation principale est d’utiliser tel ou tel framework web, tel langage de programmation, plutôt que d’œuvrer pour un certain objectif collectif ou même pour contribuer au progrès. Qu’importe ce qu’on a fait, tant qu’on a participé avec les outils qu’on aimait.

Le internet

Internet est également devenu le lieu privilégié de cette culture de la participation. La plupart des sites participatifs (forums ouverts et fermés) proposent des compteurs censés donner une mesure de la participation des différents membres. Chacun peut se reconstituer une identité basée sur un pseudo (anonyme la plupart du temps) et un degré de participation. L’un ne va pas sans l’autre. Malheureusement, la participation est une métrique extrêmement grossière et ne donne pas une bonne idée de la pertinence d’une personne. Ce système est en plus transdisciplines : une participation active sur tel sujet donnera de la légitimité sur tel autre qui n’a rien à voir. L’expertise est alors reléguée au second plan et, si celui qui parle le plus fort n’a pas autant de pouvoir sur internet que dans la vraie vie, celui qui parle le plus l’a définitivement sur le média de la liberté d’expression.

Le sport et le chemin

Enfin, qui n’a pas entendu la maxime désespérée (ante) : « L’important, c’est de participer » ? À l’origine, cette phrase soutenait une philosophie tout à fait respectable qui met le combat devant la victoire, le chemin devant la destination. Néanmoins, dans le contexte actuel, cette phrase est devenue un argument médiocratique frustrant destiné à ôter jusqu’à la saveur de la nature du combat. Voilà un indicateur que la notion de participation a été vidée de sa substance pour ne devenir qu’un cadavre boursouflé, bouffi d’orgueil quant à la nature vaine de sa propre vie. Plutôt que la participation (au sens d’action, de combat), c’est la vanité qui est ici glorifiée, l’acte dénué de sens et valable uniquement « en tant que tel ». Mais on oublie bien vite que s’il existe un chemin, et aussi beau et grisant soit-il, c’est qu’il a été tracé pour mener à une certaine destination. Ceux qui les empruntent après coup juste pour le plaisir de le fouler ont oublié que le combat ne peut être plus important que l’objectif que s’il est motivé par ce dernier.

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