Paraboles

La Terre du Milieu (ou la complainte molle)

La classe moyenne, tout hétéroclite soit-elle, peine à exprimer autre chose que des positions tièdes sur des sujets graves, avec une sincérité qui ne semble jamais contrebalancer la vacuité des combats qu'elle mène. Petite complainte d'un.e illégitime, d'un.e interdit.e de malheur.

La Terre du Milieu (ou la complainte molle)

Pourquoi se plaindre, quand on est la garniture du sandwich ? Coincée entre ceux qui ont (vraiment) réussi, qui sont moult fois propriétaires ou qui dirigent des armées d’hommes et de femmes pour servir leur intérêt qu’ils nomment « bien commun », et ceux qui ont honte de dévoiler publiquement à quel point leur vie est difficile dans un pays où elle ne devrait jamais l’être, et qui commencent à se réveiller après avoir découvert que de tous les maux dont ils sont victimes sont absents la solitude et l’exclusivité, la classe moyenne (on entend médiocre) oscille.
Un peu comme ces banlieusards d’Île-de-France qualifiés de provinciaux par les Parisiens et de Parisiens par les provinciaux, ses représentants ne peuvent revendiquer aucune identité, aucun combat. Rien ne leur est légitime et, s’ils ne peuvent décemment pas se plaindre, ils ne peuvent pas non plus sortir du marécage dans lequel ils sont englués. On les traite de bobos, on les identifie par rapport à leur travail : cadres, ingénieures, intellectuels, médecins, enseignantes, free-lances, etc. ; ce sont ceux qui ont réussi juste ce qu’il faut, qui rendent fiers leurs parents, jaloux quelques lointains proches, mais qui n’influent pour ainsi dire sur rien : même ceux qui, dans leur entourage, ont permis leur succès social les dépersonnifient à partir du moment où ils émettent la volonté d’une manière d’indépendance.
Quand ils soutiennent le combat libéral, ils sont hués comme les futurs nantis, les profiteurs, les petits toutous d’une oligarchie qui a besoin de cette masse d’esclaves politiques pour se donner une légitimité. Lorsqu’au contraire ils sont de la lutte populaire, on fustige leur condescendance, la bien-pensance qui les pousse à se donner bonne conscience et à remiser la culpabilité de leur semi-réussite sur un semi-engagement auquel ils ne croient pas vraiment. Ils ne peuvent ni célébrer les succès qui ne leur ont permis aucune utilité sociale ni se lamenter sur une situation qui, allons, n’est pas si difficile.
Mais, par-delà leur nombrilisme de classe et leur versatilité politique, peut-être ont-ils quelque chose à dire « en eux-mêmes ». Peut-être que cette classe moyenne, molle, en révèle autant sur notre société que le grand écart entre la misère matérielle du prolétariat et l’opulence indécente (l’opulente indécence) des ultra-riches. Laissons-leur une tribune. Voilà donc la complainte d’un mou ou d'une molle :


Je dois optimiser ma vie, c’est l’unique et terrible condition de ma réussite. Je dilapide le temps, je gère mon existence comme un planning, je hiérarchise les activités de la plus utile à la plus futile, de la plus fun à la plus rébarbative, je délègue ce que je peux à une app ou à un service, puis je pose mon regard analytique sur les données agrégées, afin d’éradiquer le moindre gâchis temporel.
Je sors d’une grande école, pour ce que ça peut encore vouloir dire. Pas l’ENA, pas X, pas l’ENS, je ne suis même pas sûr de sa notoriété, mais quand même, j’en tirais une certaine fierté quand le directeur nous débitait ses discours élitistes. J’avais l’impression d’avoir réussi quelque chose, alors qu’une école ne devrait pas être un accomplissement, seulement le moyen de celui-ci, qui ne viendra jamais. J’y attendais des cours intéressants, des aiguillons pour ma curiosité, de la nourriture pour l’esprit, mais je n’y ai assisté qu’à de vulgaires préparatifs au monde de l’entreprise et autres métaréflexions sur l’art de réfléchir sur son propre travail.
Je n’ai jamais eu de difficulté à atteindre ce Saint-Graal social qu’on m’envie tant : trouver un emploi. Même, les recruteurs se bousculent pour déterminer celui qui surnagera au milieu de mes mails. Ils rivalisent d’ingéniosité pour attirer mon attention afin que je prête mon cerveau à leur boîte révolutionnaire. L’un m’incite à participer à la formidable aventure humaine qu’il a initiée et où l’on se gargarise de proposer aux PME une application de gestion managériale extraordinaire (ils ne mentent pas : sur le site, je lis quelques citations de vrais managers vantant la qualité de la solution), l’autre m’offre la possibilité de bosser pour une myriade de clients dans sa société de service qui organise meetups, hackathlons et techdays. Rien ne donne envie, et pourtant toutes ces entreprises sont primées dans les différentes catégories des « endroits où il fait bon travailler ».
Et malgré cette opulence, cette absence de difficulté que j’ai à peine méritée, malgré le confort absolu de ma vie matérielle, mes deux SMIC de premier salaire, je peine à jouir d’un quelconque bonheur.
Au réveil, ma première pensée sort d’une tête douloureuse, fatiguée d’être le cul-de-sac des remontées d’angoisse : le stress passe du ventre au dos, s’entortille autour de la colonne vertébrale, enserre la nuque et pond des migraines dans les pores du cerveau. Hier encore, je n’ai pas trop quitté mon bureau. Je me force à avoir la bonne posture, celle des fiches de bien-être au travail, celle que m’ont recommandé mon médecin et mon ostéo, mais rien à faire, une force irrésistible me penche vers mon écran et je finis irrémédiablement courbé, les épaules relevées au niveau de mes joues et les bras collés le long du torse.
Avant-hier, j’ai fait un footing, cinquante minutes, une dizaine de kilomètres, ce qui me place dans le peloton de tête des actifs et des actives, de celles ou ceux qui, malgré l’immobilité nécessaire à leur travail, essaient de mobiliser leur corps détruit. Et pourtant mon ventre continue de pousser jour après jour comme une verrue pleine du pus gras que j’avale repas après repas pour apaiser mes angoisses.
Concernant ma vie professionnelle, être dans l’antichambre de l’élite présente quelques contreparties. Tous les six mois, mes performances (on qualifie désormais de performance la participation active à l’évolution sociétale) sont réévaluées et doivent encore s’améliorer, je dois faire plus, faire mieux, sous peine de voir mon exceptionnalité se normaliser. Je ne veux pas assister à l’effondrement de ma désirabilité professionnelle, alors je fais ce qu’on me dit et je commence à comprendre que chaque sommet est en fait un col et que je ne pourrai jamais me reposer pour admirer la vue. « Si tu dépasses tes objectifs, ta performance sera la norme pour la prochaine période d’évaluation et il faudra faire encore plus », un vertige m’assaille, comme lorsque l'on me vante le modèle de la croissance infinie sous prétexte qu’un jour, dans la cour du collège, Kevin a clamé que c’était vachement mieux d’être grand.
Alors, au détriment du reste, de mes activités sportives qui se réduisent au triste footing sponsorisé par Garmin et sa montre-cadeau à 200 € et de ma vie sociale qui me terrifie de plus en plus, je me dédie à mes tâches professionnelles. J’y passe des soirées, je réponds le week-end quand on a besoin de moi, loin des 35 heures gravées sur mon contrat mensonger, et lorsque les larmes me montent aux yeux et que mon sentiment d’accomplissement s’effondre, je me souviens de ce qu’on m’avait dit : je suis privilégié.e avec mes désormais 2,5 SMIC, mon travail si peu aliénant, mes trois restaurants mensuels et mon plant de basilic sur mon balcon (j’adore les tomates mozza, di Bufala de préférence puisque j’ai les moyens). Alors je ravale mes chougnements et la boule dans ma gorge migre vers mon dos et se loge, bulle douloureuse, dans une autre de mes vertèbres.
Ce matin, je relativise quelque peu et participe activement à un nouveau working group dans ma boîte. En s’installant dans la salle de réunion, ma collègue s’est pincée le nez tant les précédents occupants ont suinté cette odeur âcre de sueur immobile. Moi j’aime bien ces humeurs corporelles : c’est bien la seule trace d’humanité qu’on trouve encore en entreprise. La réflexion porte sur la vélocité et l’agilité, des mots du vocabulaire sportif pour décrire les nouveaux objectifs du travailleur 2.0. La vélocité, c’est le parfait équilibre entre la productivité et la qualité de ce qu’on livre, l’agilité c’est la capacité à n’avoir aucune vision long terme pour favoriser les envies compulsives des utilisateurs que l’on sert. Imaginez la souffrance de l’activité physique, le stress d’avant-compétition, le corps qui ne comprend pas pourquoi on lui demande autant, sans les bienfaits de celui-ci sur l’organisme, sans les muscles qui se gonflent à force de séances, sans le cœur qui s’apaise à force de kilomètres. Le travail en entreprise, c’est l’anti-accomplissement, c’est l’investissement sans le retour, c’est l’exploitation d’une intelligence au service du rien. On m’objectera que c’est mieux que l’exploitation d’un corps au service de quoique ce soit, mais je n’en suis plus si sûr, j’ai perdu en objectivité, engoncé dans le dévoilement de plus en plus rapide de ma médiocrité.
Au milieu de cette mélasse gerbante, de cette vie dédiée à l’inutile péremptoire, le pire s’érige en sculpture de glaise moisie : la subordination, cette merveilleuse invention qui permet à un homme ou une femme de s’assujettir contractuellement à un autre être humain contre ce qui l’autorisera à vivre dignement. On me rétorque que si je désire être libre et indépendant.e, je n’ai qu’à créer mon entreprise moi-même, troquer la soumission contre la participation à l’absurde concurrence, à la multiplication des microforces de travail censée booster les rentabilités au détriment de l’entraide et de la collaboration. Bof, ne m’en voulez pas si je reste sur le choix par défaut.
La subordination donc, dans les structures soi-disant modernes comme les startups, se pare d’une apparence d’horizontalité : mais une moquette, aussi belle soit-elle, n’a jamais empêché un sol moisi de s’écrouler. Et tout s’effondre effectivement lorsque les situations se compliquent et que l’employé se trouve miraculeusement n’être pas d’accord avec son manager. À ce moment-là, les vieilles habitudes resurgissent et l’on se rend compte que jamais rien n’avait changé, que le cadre de startup et le responsable de production en usine sont les mêmes et qu’ils partagent le même mépris pour les gens qu’ils prétendent diriger. Le manager prend alors un ton autoritaire, revendique une sagesse venue d’une littérature lamentable et fustige les dérapages verbaux, les attitudes négatives à quiconque sortirait un peu du schéma de pensée autorisée.
L’entreprise est certainement le milieu le plus vicieux et le plus violent dans lequel il m’ait été donné d’évoluer. Les gens s’y méprisent et s’y déchirent comme même une meute de chiens affamés n’oserait pas faire. Et, finalement, invoquant des raisons de plus en plus fallacieuses, justifiant qu’il faut bouger et essayer d’autres choses, que c’est « sûrement mieux ailleurs », on ne tient désormais guère plus de cinq ans (et encore, c’est là une ancienneté remarquable) dans la même boîte. Puis l’on recommence autre part et la déception est la même, pire encore parce que les fusibles intacts viennent à manquer.
Pendant le temps libre qu’il me reste, je fais un peu de piano, pas trop mal, je joue de la guitare, très mal. Je cuisine un peu, je jardine dans les dix centimètres carrés de potager que m’offre mon balcon. J’ai déjà (presque) gagné un match d’e-sport sur mon jeu vidéo préféré, et je revendique un certain niveau sur le troisième Dark Souls. Je lis, beaucoup, j’écris, quand je peux. Je devrais en tirer de la fierté. Mais tout cela n’a que peu d’importance lorsque survient l’inévitable questionnement : pour quoi, pour qui est-ce que je dépense mon énergie, pour quoi, pour qui est-ce que je développe cette angoisse nocive qui m’arrache des morceaux entiers d’espérance de vie, plus sûrement que n’importe quelle cigarette ? Pourquoi je pleure et j’étouffe mes hurlements dès que je me retrouve face à moi-même ? La crise de la quarantaine est devenue la crise de la vingt-cinquaine et les effondrements personnels comme sociétaux laissent imaginer que le cap des quarante marquera le début de la postface de nos existences.
Alors les digues lâchent, à la maison parce que c’est autorisé (la plus insignifiante des manifestations affectives est déconseillée, voire réprimandée, en entreprise), on chiale, on frappe une chaise et on se déglingue un métacarpien ; c’est vrai, les deux bouteilles de vin n’étaient peut-être pas nécessaires, mais ce n’était pas un mauvais bacchos : on sait se donner les moyens de notre malheur. Après tout, on a eu notre salaire et il ne nous permet aucune rougeur, on ne travaille pas à la chaîne sous les coups de fouet verbaux d’un abruti en mal d’humanité, on possède un appartement qu’on n’a jamais eu de difficulté à payer, notre vie sentimentale est à peu près stable.
Nos combats n’intéressent personne et nous n’avons même plus de légitimité à nos propres yeux : il faut soit être supérieurement intelligent (on n’en est pas là, soyons honnêtes), soit avoir vraiment vécu les choses pour avoir la moindre pertinence.
Notre lutte est terminée, nous avons été vaincus.


Voilà cette voix qui résonne dans la Terre du Milieu, une des voix qui n’a pas pour prétention de les représenter tous, celle qui dit la détresse d’être malheureux en étant jugé indigne de le revendiquer. Voilà la complainte du sale gosse ou de la sale gosse pourri gâté.e qui n’a pas compris sa chance et qui évacue ses doutes par la somatisation, la destruction progressive d’un corps qui n’était pas fait pour ce qui lui est infligé.
La Terre du Milieu est dévastée, déchirée entre le ciel immense plein de nuages orageux, celui qui appartient aux indécents, et la glèbe vibrante, prête à se soulever en un volcan crachant les larmes de colère des opprimés.

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