Essais

Le bon gros tas de solutions

Comment la Tech entasse les solutions pour son seul plaisir, sans s'apercevoir qu'un énorme tas d'immondices est en train de se former (et spoiler alert : celui-là ne nous permettra pas d'atteindre les étoiles en grimpant dessus)

Le bon gros tas de solutions

À mon sens, le plus grand travers de l’ère des serial start-upers et du pragmatisme élevé au rang de divin devoir, c’est la tendance à vouloir sans cesse empiler. Je veux dire par là : n’aborder les problèmes que par le prisme de leur solution et ne pas questionner leur existence. Ce sujet me titille depuis longtemps déjà, et les assauts de stupidité répétés des grands de ce monde pour nous asséner leurs « solutions » m’arrachent tous les jours quelques lambeaux de patience, si bien qu’il ne m’en reste plus des masses. Cette course aux étoiles a tendance à m’angoisser. On se demande si ceux qui fanfaronnent à longueur de journée qu’il faut « viser les étoiles pour au moins tomber sur la lune » se rendent compte qu’avec leur bon gros tas de solutions, ils sont en train de masquer le ciel étoilé d’un voile noir de leur indigence idéologique.
Cette tendance à vouloir solutionner à tout va, on le retrouve assez tôt dans l’éducation, puisque l’on apprend à l’école des formes de solutions mathématiques plutôt que des méthodes de démonstration. On connaît des analyses de textes inconnus par cœur plutôt que de pratiquer l’analyse d’un texte que l’on connaît par cœur. Tout ce qu’on présente n’est qu’un ensemble d’outils censés préparer à la palpitante vie professionnelle. On sacrifie la curiosité et la remise en question sur l’autel du pragmatisme professionnel. Être intelligent, c’est manier habilement les armes qui permettent d’évoluer en entreprise, c’est parvenir à jongler avec l’existant pour imaginer des solutions à des problèmes éternels. Et la création de cet existant est réservé à un cercle d’élites autocertifiées.
Mais au-delà, c’est toute l’idéologie occidentale, toute la base sur laquelle repose notre « monde du travail », qui a un sérieux problème de conception. Une entreprise arrive sur le marché avec la volonté de trouver une solution à un problème donné (problème alimentaire, problème écologique, problème de sécurité, etc.). Mais pour que l’entreprise subsiste, il faut que le problème dure. Pire encore : plus le problème à résoudre est grave et répandu, plus l’entreprise peut être rentable. Et pour que celle-ci croisse — objectif avoué de la majorité des entreprises —, il faut que le problème change d’ampleur. La stratégie est alors de minimiser au maximum l’impact local d’un problème par une solution donnée, pour pouvoir multiplier l’utilisation de celle-ci. Mais ne surtout pas éradiquer le problème autrement qu’en lui rajoutant une couche. On peut prendre un exemple simple : pour résoudre un problème écologique, une entreprise conçoit une voiture qui pollue deux fois moins. Mais comme il faut garder une certaine rentabilité et que la voiture coûte un peu plus cher à construire, il faut en vendre beaucoup plus. On va donc multiplier le nombre de voitures sur le marché et, même si chacune d’entre elles consomme un peu moins, la consommation totale des voitures sur la planète restera strictement identique (ou pourra croître). Et par un effet pervers, comme la voiture consomme moins, les consommateurs seront moins scrupuleux à l’utiliser. Le problème écologique demeure (voire s’intensifie).
Pire encore : les moyens sont tellement devenus des buts qu’ils justifient à eux-mêmes la création d’un projet d’entreprise. De plus en plus de jeunes cadres recherchent des emplois en fonction des outils qui seront mis à leur disposition pour mener à bien leur tâche (langage de programmation, logiciel, etc.), ou même des processus auxquels ils devront se conformer (méthode agile scrum, kanban, BIM, etc.). Les recruteurs, plutôt que d’évaluer la motivation d’un candidat par rapport à l’objectif de l’entreprise, ne sont attentifs qu’aux compétences techniques et sociales (on parle bien ici de compétence sociale tant la composante est codifiée à outrance). Comment, dans ce contexte, peut-on espérer voir un jour un travail motivé par la véritable élimination d’un problème. Un ami me disait récemment qu’il n’avait pas envie d’éliminer les problèmes parce que « la Tech résout ces problèmes, et ce que j’aime, c’est la Tech ». L’entreprise doit être fun et éradiquer un problème en l’attaquant à sa source n’est pas marrant. Ni rentable.
Pourtant, ce cycle infernal ne devrait pas pouvoir durer. On se rend vite compte des deux évidences suivantes :

  • On ne peut pas croître éternellement.
  • On ne peut pas éternellement empiler les solutions au-dessus des problèmes les plus graves.

Quand on voit l’état dans lequel le monde du travail actuel et ses représentants les plus caricaturaux (les membres d’En-Marche, les illuminés américains comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg, les jeunes diplômés persuadés que le bonheur au travail passe par des petites structures dynamiques décontractées), un vertige terrible nous assaille. Comment ce petit monde peut-il se prendre autant au sérieux sans mesurer la puérilité destructrice et la vanité effrayante de son mode de fonctionnement ? Comment peut-il ne pas se rendre compte que ce qu’il appelle pragmatisme est en réalité une course effrénée vers l’impossible (ou vers une inéluctable fin) ?
Une partie de la réponse se trouve, à mon avis, dans les nouveaux modes de fonctionnement symptomatiques de la nouvelle façon de penser : l’agilité, les nouvelles méthodes de travail « libérées » (qui n’ont de libéré que le nom). Prenons l’agilité : un employé, pour être productif, ne doit plus avoir de vision long terme (ou alors un flou artistique, quelques lignes dans un PowerPoint ou un fichier Excel). La plupart des programmeurs fonctionnent désormais avec ce qu’on appelle des « sprints ». Ce sont des périodes de travail de quelques jours à l’issue desquelles doivent systématiquement être livrées des fonctionnalités. On ajuste ensuite celles-ci en fonction des retours de l’utilisateur. Cette méthode prétendue agile présente deux problèmes majeurs : le premier, c’est que l’employé n’a aucune idée de ce à quoi sert son travail, il se contente d’enfiler les tâches, de « livrer ». Un employé est une ressource, il peut produire un certain nombre de « points » par sprint, mais sa tête pensante ne doit pas être occupée à autre chose qu’aux tâches bien spécifiques du sprint. Le deuxième, c’est qu’un employé enchaîne les sprints, et par une aberration lexicologique dont sont si souvent coupables les créateurs de processus de management, un programmeur passe son temps à sprinter. L’effet est semblable à celui de l’apnée, aucun répit n’est donné, seule la productivité importe, seul le jalon le plus proche doit être considéré. Ce mode de travail est usant, destructeur, et réserve à quelques têtes « pensantes » (les élites autocertifiées précédemment évoquées, ceux qui profitent en général de la rentabilité de l’entreprise) le choix de la direction stratégique de l’entreprise.
Le problème, c'est que la Tech a un énorme pouvoir. Un peu moins qu'elle le croit, mais tout de même. Elle n'est pas le Dieu que l'on croit, mais un bon demi-dieu. Et ce serait quand même dommage de détruire notre planète et ses petits humains à cause d'un demi-dieu qui joue avec tout ce qu'on lui donne pour son seul plaisir.

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