Fictions

Le jogger

Un jogger décrit rageusement ce qu'il observe pendant son footing quotidien.

Le jogger

J’adore courir. De préférence sur le front de mer où, chaque jour, des centaines de gens défilent pour faire valoir leur droit à se promener.
L’avantage, quand je cavale, c’est que comme je n’ai pas envie de me concentrer sur l’effort, je me focalise sur autre chose : l’armure de métal que l’hiver a posé sur la mer, les moutons noyés dans les vagues ou encore, en soirée, le lampadaire papillotant protégé par une caméra de surveillance.
Mais parfois, il n’y a rien de tout ça à voir, et alors, pour oublier que mes muscles s’activent comme des ouvriers non syndiqués, j’observe les passants.
Sur mon front de mer, je les connais tous par cœur.
Il y a, pas loin du lycée, les trois adolescents assis sur un banc, les yeux pleins de cheveux. Ils pensent forcément du mal de moi, ils se moquent de moi. Ou bien d’un de leur camarade, je ne sais jamais. En tout cas, ils rigolent, parce qu’à cet âge-là, c’est tout ce que le bonheur leur propose.
Plus loin, je croise souvent le vieux, ou le fou, c’est selon. Il est bronzé comme c’est pas permis, plus encore qu’un steak à point. Sa peau tannée empeste comme du cuir. Il chante I feel good à tue-tête en espérant que quelqu’un finisse par le croire. Et parfois, quand il a oublié les paroles ou quand les engrenages de sa voix éraillée se sont coincés, il hurle sur les promeneurs pour leur faire peur. Mais puisque je cours, je ne risque rien : je dois lui paraître invisible, trop rapide pour intervenir dans son temps à lui, ce temps ralenti par le soleil.
Après, toujours au même endroit, pas loin du stade aux grands grillages, je rencontre le groupe de cyclistes, celui dont les membres changent chaque samedi de maillot et de visage. Certains ont un casque, les autres ont un trou dans la tête. Avec leur sueur impeccable, presque propre, rangée dans leur t-shirt, ils me font penser à des aventuriers qui auraient oublié leur aventure ou à des paysans dans un appartement.
Pas loin de la plage, je m’écarte un peu, quitte à aller sur la route, parce qu’il y a une meute de débiles. Je ne comprends pas pourquoi le zoo n’a pas encore essayé de les récupérer. Ils patrouillent en faisant roucouler leurs épaules comme des roues de tracteur ; les frontières de leur monde sont les deux digues bordant l’étendue sableuse. Une boîte à la main, le chef de la bande plante des punaises dans tous les pneus de vélo qu’il trouve, puis il jappe comme un chien découvrant que son maître est le PDG de Royal Canin.
Ah, et il y a aussi cette sublime demoiselle. D’ailleurs un peu moins sublime à mesure que je m’approche. Voire plus du tout maintenant que je la croise, respirant à plein nez ses effluves artificiels. Finalement, elle est tellement banale qu’elle n’ose même pas défier les lois de la physique. Elle est comme une onde : les traits plus réguliers en champ lointain qu’en champ proche. Évanescente.
À l’endroit où le sable s’efface au profit de gros rochers déposés en bord de mer par le mauvais goût lui-même, je retrouve souvent le landau. Toujours seul, ou peut-être les parents se cachent-ils derrière, par peur de se faire insulter parce qu’il bloque le passage. Je me demande s’il y a un bébé dedans ou s’il ne s’agit que d’une poussette hurlante. Je la contourne en posant une main dessus, doucement, comme pour lui dire : « Tu es quand même sacrément chiante, à te mettre en plein milieu, mais comme tu es une poussette, tu es toute pardonnée ». Et après je m’en veux d’être si miséricordieux.
Quand l’allée se rétrécit, je tombe sur les petits vieux, alignés comme une escouade de l’inquisition. Tout droit sortis de la maison de retraite, ils se liguent contre le monde entier, en particulier les impertinents dont l’objectif à court terme serait de les croiser voire même de les doubler. Je n’hésite même pas, je mets un coup d’épaule et j’espère secrètement entendre craquer un os, mais ces raclures sont solides et l’unique bruit que je provoque, c’est un extrait bien fourni du dictionnaire des grossièretés du Moyen-Âge, rehaussé de quelques insultes provençales parfumées au romarin : « Hé teste d’ail, t’y as de la farigoule jusque dans la traviole ». À vous dégoûter du pistou.
Pour finir, au bout du chemin, là où les piétons ont abandonné la partie depuis longtemps, il y a, seul, ce joggeur que je croise à chaque fois mais que je ne double jamais. Il transpire des citernes et paraît si vain que même le sol ne veut pas de lui et envoie des patates dans ses pieds. Il sent un mélange d’animal crevé et de lessive avariée.
Ce coureur, il me met tellement mal à l’aise, que, si j’avais été un passant, je ne sais même pas si je l’aurais regardé.

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