Essais

Le rêve perdu de l’ingénieur·e

Ce que l’on a perdu en route pour devenir des machines à penser des produits consommables.

J’ai conscience que ce texte ne parlera pas à tout le monde. Je me doute également que beaucoup d’ingénieurs et d’ingénieures ne seront pas d’accord avec moi tant ceux et celles que l’on qualifie ainsi ont des aspirations et des natures diverses. Je ne prendrai donc pas le risque de faire des généralités, mais plutôt, comme d’habitude, d’offrir un témoignage, une certaine vision qui est, de mon point de vue, bonne à partager parce que j’ai progressivement acquis la certitude qu’elle n’était pas isolée et qu’elle pouvait subtilement secouer un avis même fondamentalement contraire.

Définitions

Ingénieur·e n’est pas un métier, ni une vocation, ni un statut, ni quoi que ce soit d’autre. Si l’on cherche des définitions, et que l’on exclut celles qui évoquent un diplôme ou autre certification, on trouve les suivantes :

Personne que ses connaissances rendent apte à occuper des fonctions scientifiques ou techniques actives en vue de prévoir, créer, organiser, diriger, contrôler les travaux qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre. (Larousse)
Un ingénieur est un professionnel traitant de problèmes complexes d’ingénierie, notamment en concevant des produits, des processus si nécessaire avec des moyens novateurs, et dirigeant la réalisation et la mise en œuvre de l’ensemble : produits, systèmes ou services. (Wikipedia)
Personne, de formation scientifique et technique, capable d’organiser et de diriger certains travaux. (linternaute)

On a là un panel de définitions qui portent sur le pragmatique : quelles sont les actions de l’ingénieur et de l’ingénieure, son aire d’activité, ses connaissances ? Ce sont de bonnes définitions, car elles permettent de décider factuellement, à un instant t, de l’appartenance ou non d’une personne au cercle des ingénieurs et ingénieures. Cependant, elles ratent tout un tas de facteurs qui sont autant des causes que des conséquences de ce qu’elles énoncent, et qui fondent à mon avis bien plus surement l’essence de ce que l’on peut considérer comme un ingénieur ou une ingénieure.

À l’origine, je crois (mais je n’y étais pas), il y avait une passion de la technique, une curiosité saine ou malsaine qui poussait à démonter les systèmes (naturels comme artificiels) pour les comprendre, les améliorer ou les détourner. Aujourd’hui, on va plutôt attribuer ces actions-là aux hackeurs et hackeuses, qui sont à mon sens les derniers ingénieurs et les dernières ingénieures. La notion de progrès s’incarnait sous une forme assez mécanique et provenait en général de l’observation : elle découlait de la curiosité et de l’envie de jouer avec ce réel que nous a appris ladite curiosité. À tout moment la compréhension, la bidouille, la passion. L’ingénieur·e n’a jamais vraiment découvert quoi que ce soit : il ou elle s’est démerdé·e pour faire quelque chose des découvertes qu’on lui proposait. Sa matière première était le produit de la recherche scientifique, et il ou elle créait, virtuose, des outils dans le cadre des lois qu’on lui imposait directement par la physique et les mathématiques, la biologie et la chimie.

Je propose alors une nouvelle définition, plus personnelle et plus large, mais aussi plus propice aux développements :

Ingénieur·e (n.) : Personne dont les compétences scientifiques et la curiosité amènent à réfléchir à la structure de systèmes et à agir sur ceux-ci, à des fins de réparation, d’amélioration ou de détournement.

La caste des ingénieur·e·s s’élargit alors quelque peu. Un agriculteur ou une agricultrice, tant qu’il ou elle met en œuvre des connaissances biologiques et parce qu’il ou elle agit sur le système-monde en le transformant, peut se revendiquer ingénieur·e selon cette définition. Le fait est important, car englober ceux et celles qui affectent les systèmes (en tant que producteur ou productrice et non consommateur ou consommatrice, s’entend) permet d’apporter de nouvelles considérations.

Les ingénieur·e·s et l’éthique

Si la philosophie des sciences débat sans cesse de la notion d’éthique dans les disciplines qu’elle étudie, je crois que l’ingénieur·e n’a aucune question à se poser : au-delà de sa curiosité et parce qu’il ou elle agit directement sur le monde (pire : le transforme), il ou elle se doit de considérer le progrès en tant qu’idéologie et s’accorder avec ses semblables quant à la direction que vont prendre ses produits.

Par conséquent, un ingénieur ou une ingénieure se doit de construire ses connaissances dans un grand nombre de domaines afin de comprendre les conséquences de ses agissements sur son système de prédilection et tous les systèmes qui en dépendent. Plusieurs exemples peuvent venir en tête : un ingénieur ou une ingénieure concevant un sonar (physique acoustique) sans la moindre connaissance en faune marine (biologie) pourra, si le système se distribue bien, détruire de nombreuses espèces. Un agriculteur ou une agricultrice déployant de nombreux pesticides pour améliorer ses rendements (chimie) sans connaitre les effets de ses derniers sur la santé humaine (biologie) pourra également agir de façon négative sur le système global qu’il ou elle entend transformer.

Ces deux exemples ne sont pas pris au hasard et sont assez représentatifs de la totalité des problèmes que l’on rencontre aujourd’hui dans l’ingénierie : si les mathématiques et la physique gardent une place important dans les formations (encore que ces formations demeurent assez limitées : en fin de classe préparatoire scientifique, les élèves ne connaissent toujours pas la physique du XXe siècle), la biologie y est désormais presque, voire définitivement, absente. Et la curiosité qui poussait autrefois les ingénieur·e·s à s’intéresser de manière plus globale aux systèmes sur lesquels ils ou elles agissent semble également avoir disparu.

Le grand basculement

Alors, qu’est-ce qui a mené à ce qui semble être un basculement comportemental et sémantique du rôle d’ingénieur·e ? Voilà quelques pistes.

Le plus évident, mais pas forcément le plus pertinent, est d’ordre sociétal. En France, le statut d’ingénieur·e est devenu un des marqueurs de la réussite par défaut. En sortie de lycée, n’importe quel·le excellent·e (entendre : adapté au système éducatif en place) élève qui ne veut pas faire médecine se verra proposer une des alternatives suivantes : prépa scientifique (PCSI, MPSI, PTSI, BCPST) ou prépa commerciale (ECS, ECE, ECT). La filière scientifique étant légèrement moins dépendante d’un certain ordre social, elle sera souvent privilégiée si aucune (con)descendance ne prédispose à la filière commerciale. De plus, les écoles d’ingénieur·e·s, spécialisées ou non, post-bac ou sur concours après prépa, pullulent et leurs effectifs ne cessent d’augmenter : toujours en France, le taux d’ingénieur·e·s diplômé·e·s augmente d’environ 4 % par an, contre 0,5 % environ pour la population globale. Ainsi, ingénieur·e devient presque un choix par défaut, un métier dont on ne sait rien a priori (c’est-à-dire au moment où on le choisit), la conséquence de bons résultats scolaires plutôt que la motivation pour les réaliser. Et comme la norme éducative actuelle favorise la reproduction, le mimétisme et l’application, plutôt que la création, la curiosité et la recherche, ces traits se retrouvent mécaniquement chez les nouveaux ingénieurs et les nouvelles ingénieures. L’absurde est poussé jusqu’à la systématisation de la créativité, la curiosité et l’entrepreneuriat par des méthodes et des processus qui prolongent le mimétisme dans des domaines qui devraient justement s’en émanciper. Pire encore, la plupart des nouveaux ingénieurs et des nouvelles ingénieures n’ont aucune vocation scientifique ni technique et se retrouvent dès la sortie d’école à occuper des postes qui nécessiteraient normalement des connaissances autrement plus solides et une expérience bien plus fournie que celles acquises en école : conseil, management, gestion de projet.

Un autre symptôme du basculement, à mon avis, est lié au basculement sémantique entre progrès et innovation, que j’évoque dans un précédent article. Celui-ci s’accompagne d’une refonte lexicographique encore plus large : projet a remplacé programme, produit a remplacé système, mission a remplacé emploi, tâche a remplacé travail. De manière générale, cette transformation du langage traduit une volonté de réduire le champ des objets considérés : pour des raisons de méthodes, de spécialisation et d’efficacité, à la manière du taylorisme. Les ingénieur·e·s sont de simples opérateurs ou opératrices : leurs tâches sont intellectuelles au lieu d’être manuelles, mais revêtent les mêmes caractéristiques que celles d’un employé ou d’une employée d’usine, à savoir l’absence de réflexion a priori sur la portée de leur travail, la systématisation des méthodes, l’absence totale de curiosité externe au cadre de pensée imposé, le peu d’impact sur le résultat final. Bien sûr, les postes apparaissent avantageux, car les salaires sont plus que compétitifs (même si cet argument nous fait également retomber dans le taylorisme fondamental) et le besoin est bien là : malgré leur caractère atomique, les tâches réalisées par les ingénieur·e·s nécessitent tout de même une longue formation. Par conséquent, les nouveaux ingénieurs et les nouvelles ingénieures n’ont plus aucune vision du système global sur lequel ils ou elles agissent et ils ou elles ne pensent plus que dans le cadre du projet qu’on leur a assigné. Même le « think out of the box » rabâché à longueur de journée ne propose qu’un éloignement ténu qui n’a pas intérêt à renverser les codes établis. En conséquence, les ingénieur·e·s s’attardent désormais rarement dans leurs entreprises et aiment à voleter d’un projet à l’autre sans autre investissement que celui qui ajoutera de l’essence à la sacrosainte carrière. Comment, dans cette situation, investir une vision dans son travail et espérer que celle-ci ait un impact autre que d’animer les repas du midi dans la cantine d’entreprise ou sur les fatboys qui jouxtent les babyfoots ?

Pire encore, et on rentre ici dans un champ un peu plus politique : la curiosité est même découragée. Les lois radicales de la concurrence, basées sur le socle vaseux du libéralisme, poussent les entreprises à partager leur savoir uniquement à travers le spectre commercial. Chaque objet technique se fait progressivement déposséder de sa transparence et l’on décourage toute autre entité que l’entreprise à l’origine du produit à intervenir dessus. L’exemple de l’évolution des objets numériques est frappant : alors qu’il est toujours possible de démonter et réparer un ordinateur de bureau, toutes ses évolutions (tablettes, smartphones et même ordinateurs portables) sont scellées et découragent fortement l’intervention de l’utilisateur, de l’utilisatrice, d’un réparateur ou d’une réparatrice indépendant·e. Si les raisons derrière cette absurde pratique sont nombreuses et fallacieuses pour la plupart, ses conséquences sont une diminution drastique de la curiosité, des compétences pratiques et du sentiment de contrôle des utilisateurs et utilisatrices de ces technologies. Même le code des logiciels des applications web s’est mis à cacher ses rouages par des mécanismes d’obfuscation. Si le logiciel libre s’est aménagé une place plus ou moins correcte dans l’écosystème numérique, il est loin d’avoir gagné la bataille face aux armées de logiciels propriétaires face à lui.

Les low tech plutôt que les objets connectés, l’invention plutôt que l’innovation

De ce constat accablant, ou du moins qui m’accable personnellement et que seule l’atonie pourrait me résoudre à ne pas essayer de le changer, je me permets de ressortir quelques morceaux de ce qu’était pour moi le rêve de l’ingénieur·e.

Tout d’abord, il nous faut assassiner le mot innovation, et revenir quelques fois sur sa tombe pour vérifier qu’il est bien mort. Si certain·e·s se sentent des envies de torture avant l’exécution, je ne ferai pas barrage. Bien sûr, il ne s’agit pas de supprimer le mot pour que l’idéologie qui s’y épanouit aille se trouver un autre cocon bien moins connoté. Il faudrait aussi tuer la moelle sémantique qui fait la colonne vertébrale du terme depuis la moitié du XXe siècle. Alors nous pourrons retrouver toute une panoplie de vocabulaire désuet, has-been : l’invention, dans ce qu’elle a de spectaculaire, de de-vinciesque, mais aussi de plus banal et terre à terre ; la trouvaille, cette merveilleuse idée qui ne changera la vie que de quelques personnes ; la débrouille, la démerde et tout ce qui nous amène à maitriser les outils du quotidien ; l’ingéniosité, ou cette forme d’intelligence appliquée qui permet de comprendre les problèmes et de leur substituer une solution (et non de leur superposer une solution comme ce que font la plupart des solutionnistes numériques d’aujourd’hui) ; la bidouille, cette curiosité poussée jusqu’à l’action qui s’affranchit de quelques connaissances techniques remplacées par du bon sens (et parfois de la bêtise) ; la réparation, ce mot qui a disparu de nos vocabulaires depuis le jour où nous pouvons simplement remplacer ; l’échec enfin, ce formidable support de l’expérience qui ne se résume pas à rater le lancement de sa start-up.

Peut-être alors que je pourrai rêver à nouveau : d’être le voisin qui répare les téléphones portables et dont le voisin prépare les semis pour le printemps ; qu’on invente le vélo, encore et encore ; que l’énergie mise aujourd’hui par les ingénieur·e·s dans le consulting et les applications superfétatoires est investie dans une invention similaire ; que les mots consommation et confort ne sont plus que des termes de manuel d’Histoire ; qu’on invente le double vitrage, encore et encore, et qu’on comprend que la science nous apporte des solutions qui ne partent pas nécessairement de la production d’énergie ; qu’on peut démonter son téléphone pour y souder ce que l’on veut, qu’on peut démonter les caméras de surveillance pour les dessouder. Nous pourrons alors rêver à nouveau de résoudre des besoins sociétaux plutôt que de les créer.

Peut-être que finalement, le rêve n’est pas perdu. Il est juste très difficile de s’en souvenir lorsqu’on se réveille.

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