Entretiens

Les entreprises du sens

Série d'entretiens dans un futur imaginaire où les entreprises sont désormais des religions censées redonner un sens à la vie des hommes depuis l'automatisation totale du travail.

Les entreprises du sens

Je ne sais pas trop ce qui m’a pris d’accepter de mener cette série d’entretiens. Le directeur du recrutement, Alec, m’a proposé de participer à la détection de nouveaux talents. On dédie la journée à ça : lui, moi, derrière un large bureau massif, et les candidats qui défilent, un par un, debout au fond de la salle, devant un décor épuré de porte encastrée dans un mur.
Il m’a aussi demandé d’écrire le compte rendu, ou au moins quelques notes, pour qu’on sache comment ça s’est passé dans les détails quand notre cerveau aura décidé de n’en retenir qu’un vague résumé. Alors voilà, je consigne.
Comme nous attendons le premier postulant et pour éviter d’adresser la parole à Alec, je m’occupe. De toute façon, j’estime à quelques maigres demi-pour cent la chance que quelqu’un pose un jour le regard sur cette restitution. Autant prendre un peu de plaisir à cette activité horripilante qu’est le recrutement.
Alec a une fine pellicule de sueur sur le visage. Cette épreuve lui appartient, je ne suis que le commis et c’est avec joie que je n’endosse ici aucune responsabilité quant au déroulement de la séance. Alec semble chercher un peu de soutien en me jetant des œillades appuyées, mais je continue à écrire pour éviter de croiser son regard bovin. Je me dois de conserver mon capital de pitié pour les zouaves qui vont défiler devant moi.
Enfin, quelqu’un effleure la porte du bout du doigt, comme si elle avait peur de l’enfoncer ou si elle voyait là quelque acte érotique exotique.
— Entrez, dit Alec.
L’autre ne se fait pas prier. Elle claque le battant derrière elle, oubliant toute la douceur de son annonce. Elle a l’air luisant de la première candidate, des petites perles de sueur éclatent périodiquement sur son front alors que des taches rouges s’étalent sur sa peau. Ses joues sont le champ de bataille toujours fumant de la Grande Guerre de l’acné. Elle n’a pas de nom pour Alec, encore moins pour moi : juste un matricule fièrement exhibé sur le ventre comme un athlète. Numéro Un.
Alec lui demande :
— Peux-tu nous présenter notre religion et nous expliquer pourquoi tu as envie de travailler pour celle-ci ?
Moi-même, je serais incapable de répondre : j’ignore un peu ce pour quoi ou pour qui je bosse au fond, et je vous assure que ce n’est pas par désir. Mais la candidate Un semble plus à l’aise que moi et elle réplique :
— Notre religion (pourquoi notre ? Elle n’est pas encore embauchée à ce que je sache ! À moins que ce soit là une manœuvre psychologique habile visant à forcer notre décision subconsciente, quelle fourberie !) promeut tous les travaux qui œuvrent à l’établissement d’une vie éternelle pour l’homme, que ce soit à travers les développements de la médecine ou les progrès technologiques. Nous soutenons la durabilité de l’individu devant la perpétuation de l’espèce. La seule qui vaille qu’on l’assassine, c’est la mort.
Elle a cité le premier (et seul) commandement de notre religion, et je m’attends avec un soupçon de lassitude à ce que tous les candidats fassent de même.
— Tu postules dans quel secteur ? questionne Alec.
— Community Manager d’église, j’adore être sur le terrain pour répandre la parole augmentée et donner aux gens l’espoir et une raison de vivre depuis que le travail manuel, et avec lui le sentiment d’utilité, ont disparu.
— Merci, conclut Alec.
Je ne dis rien, elle murmure « merci » et elle s’en va.
— Bon c’est pas mal, commente Alec, voyons la suite.
Je ne réponds pas et je ne lui fais pas non plus remarquer qu’il n’a posé aucune question différenciante. Je n’aimerais pas être à sa place pour faire le tri ce soir.
Le deuxième candidat entre, je me demande comment je vais tenir jusqu’à la fin de la journée. Il parvient à rouler des mécaniques sur les deux pas qu’il effectue pour arriver à la croix dessinée sur le sol. Ses bras se meuvent avec aisance, c’est le genre de personne à ne jamais transpirer de la paume des mains. Son sourire est déjà condescendant, aussi la suite ne m’étonne pas outre mesure.
Il se présente :
— Je suis actuellement chiffrologue et persuadé de l’ordonnancement rationnel du monde selon la structure des données, ma religion est ancrée dans une profonde réflexion raisonnable et la vérité des chiffres ne peut souffrir d’aucune contestation, mais je cherche à donner un nouveau souffle à ma carrière idéologique en épousant au moins pendant un temps la doctrine transhumaniste. Je souhaite développer la machinisation de l’esprit pour le pousser vers une raison algorithmique maximale.
Le genre de personne qui ne s’embarrasse pas des questions qu’on aurait aimé lui poser. Il fait son laïus, convaincu de son charisme et de la pertinence de sa démarche, se retourne avec un air supérieur et s’enfuit dans un tourbillon de fragrance qui m’agresse les cloisons nasales.
Alec me regarde, conquis. Il me souffle :
— En voilà un bien dans ses pompes, ça me plaît.
Moi, moins, mais je ne suis que le commis taiseux et, comme ce rôle me convient parfaitement, je me garde bien de toute forme de zèle.
Bon, je crois que plusieurs candidats sont passés, mais j’ai du piquer un peu du nez, ils n’apparaîtront donc pas sur ce compte rendu. Toujours est-il qu’un pauvre hère se trouve juste devant nous, veste en tweed et pantalon en treillis, cheveux grassouillets et barbe disséminée. Il semble aussi perdu qu’un philosophe sur un plateau d’infotainment.
Comme il n’a pas l’air décidé à émettre le moindre son, Alec le pousse au développement oral :
— Quel est votre parcours, Six ?
L’autre observe un long silence, comme si une réflexion intense devait précéder l’exposition de sa vie professionnelle passée.
— Je travaillais jusqu’ici pour la religion des poussières.
— Quelle idéologie soutenez-vous ? demandé-je, sincèrement surpris et n’ayant jamais entendu parler d’une telle religion.
— Rien n’est important, rien n’est grave, récite-t-il, après tout nous sommes tous des poussières d’étoiles. Nous postulons la futilité de nos existences et la légèreté de toutes choses à l’exception de celles qui concernent notre idéologie.
— Qu’y faisiez-vous ? s’enquiert Alec, beaucoup plus pragmatique que moi.
— Mmh. Ma première mission était de compter le nombre moyen de grains de poussières d’étoiles dans un être humain. Puis j’ai mené une longue étude pour savoir de combien d’étoiles différentes provenaient les poussières qui formaient nos corps.
— Et le résultat ?
— Est-ce vraiment important ? Après tout nous sommes des poussières d’étoiles.
Alec paraît perplexe, il plisse les yeux comme s’il était gêné par de la poudre de soleil. Ça lui donne un air benêt et je me console en me disant qu’à côté, je dois passer pour un parangon de prestance. Il reprend :
— Pourquoi postuler ici ?
— Les religions sont censées répondre au vide existentiel et je suis lassé de travailler pour celle qui construit sa recherche de sens sur l’absence a priori de toute signification. Et le transhumanisme me paraît une étape pas trop compliquée entre l’absence totale de réflexion et un questionnement basique sur notre rôle.
Si j’étais plus convaincu par la religion pour laquelle je bosse, je pense que j’aurais mal pris sa pique pourtant pleine d’innocence. Alec, en tout cas, a viré au rouge et il congédie notre ami au goût vestimentaire douteux. Il semble griffonner un truc dans sa tête, et ça n’a pas l’air d’être à l’avantage du postulant.
— C’était qui ce zozo ? s’énerve-t-il, confirmant mon impression.
C’est l’heure de manger. L’oisiveté, ça creuse et je compte bien m’enfiler un festin pour être fin prêt pour une dure après-midi et pour excuser le manque de réponses que je vais donner à Alec pendant le repas.
On revient tout juste et la file de candidats me semble toujours interminable. Je ne vais peut-être pas tout noter.
Je laisse passer quelques postulants d’une banalité affligeante qui tapent pourtant dans l’œil d’Alec. Je me demande pourquoi mon collègue n’a pas choisi de travailler pour la religion conformiste tant il se complaît dans la norme et l’attendu.
Je lutte à nouveau pour ne pas roupiller alors qu’un étrange énergumène entre en scène. Une substance gluante et luisante plaque ses cheveux bouclés sur son crâne ; il a même une raie de premier de la classe. Au-dessus du col de son polo qui s’échappe d’un pull flambant neuf, son visage est une publicité à lui seul. Son sourire semble avoir été cousu de force sur ses lèvres tant il est dénué de sincérité. Ses yeux éteints s’enfoncent dans des cernes noirâtres.
— Je travaille pour la religion du bonheur.
On sent poindre un enthousiasme forcé sous la blancheur de sa voix ; j’étouffe un rire. Alec lui demande son rôle au sein de cette formidable entreprise, il répond :
— Je suis responsable de la recherche : nous développons de nouvelles méthodes pour conduire à la félicité. J’ai conçu la « boîte à jurons », un coffret imaginaire qui permet à son utilisateur de ne plus jamais sombrer dans l’emploi d’insultes autant destructrices pour son interlocuteur que pour lui-même. J’ai également participé au programme « pour la vie après la mort », qui consiste à aider les gens qui ont perdu à proche à en créer une image mentale pour que la personne décédée subsiste dans l’amour de la rêverie. J’ai de solides compétences en inventivité et en initiative et je pense pouvoir apporter mon savoir-faire dans votre religion.
Il a débité tout cela d’une traite et j’ai l’impression qu’il va fondre en larmes. Avant d’assister à cela — ç’aurait été gênant pour tout le monde —, je le congédie d’un mouvement de tête. Alec ne dit trop rien, ce qui est assez rare pour être souligné.
Je baigne dans une sueur âcre, j’ai la désagréable impression que mes fesses, mon pantalon et le fauteuil en skaï ont fusionné. Le suivant débarque dans la salle en costard. Sa cravate forme un nœud dont le plus expérimenté des marins ne doit pas connaître l’existence. Je lui envie un peu cette aisance vestimentaire, sa petite mèche semi-rebelle qui couvre son œil gauche et sa barbe de trois jours dense et franche. Il attaque fort :
— Bonjour, amis transhumanistes !
Il écarte les bras comme un stand-uppeur certain que l’audience est acquise à sa cause. Devant nos silences gênés, il reprend :
— Je défends sur tous les marchés la doctrine libérale telle qu’elle fut définie à l’origine : l’assurance qu’avec le temps, si on laisse toutes les libertés aux acteurs économiques privés, la stabilité adviendra grâce à la Main Invisible et à son pouvoir équilibrant sur toutes choses. Mais je suis arrivé au bout de l’idéologie et je me dois désormais de l’appliquer à un concept pratique comme le transhumanisme : veiller à ce qu’aucune barrière malfaisante ne soit érigée devant l’évolution technologique qui hissera l’humain au rang de dieu et que la libre concurrence permettra à tout un chacun de choisir l'augmentation optimale.
— Mmh, répond Alec, ainsi tu penses que l’immortalité naîtra de l’équilibre économique naturel du monde ?
— Bien sûr. La Main Invisible veille à ce que le meilleur advienne pour l’Homme. Il y a juste à laisser faire !
— Tu n’es pas un peu demeuré ? demandé-je, réellement perplexe.
Alec me lance un regard assassin et l’encostardé déguerpit avec une bonne réserve de colère, les joues rouges comme s’il s'était pris la Main Invisible dans la face.
La candidate suivante me semble déjà plus intéressante. Elle exhibe sans aucune pudeur un crâne rasé, rêche, délicatement posé sur le visage le plus doux que j’aie pu observer. Elle toise Alec avec des yeux baignés d’intelligence, si bien que celui-là ne parvient pas à bredouiller plus qu’un bonjour maladroit.
— Je n’ai pas spécialement envie de travailler ici, annonce-t-elle. Je voulais plutôt vous soumettre une question.
Mon attention est agrippée, mes oreilles se tendent alors que celles d’Alec se recroquevillent ; elle s’en est rendu compte puisqu’elle est à présent tournée vers moi.
— Ma religion postule l’existence d’un éternel recommencement. Tous les êtres humains renaissent et revivent la même vie à l’infini. Il n’y a aucun moyen de sortir du cycle. Toutes vos décisions, vos joies, vos peines, vos bonheurs, vos malheurs, vos souffrances, vos jouissances, tout se répétera sans cesse et, à partir d’aujourd’hui, grâce à moi, vous en êtes conscients. Qu’est-ce que cette perspective vous évoque ?
Alors qu’Alec s’apprête à la dégager, je réponds, curieux, sous le regard assassin de mon binôme :
— Ça me paraît atroce, rien que d’imaginer revivre cette série d'entretiens me file des angoisses terribles. Comment pourrait-on vouloir traverser nos misérables existences encore et encore ?
Je décide d’en rajouter une couche pour jouer le bon élève auprès d’Alec :
— Et la notion d’objectif n’a plus aucun sens dans une existence cyclique, pourquoi désirer la conscience éternelle si on connaît la suite et qu’on sait qu’on reproduira les mêmes erreurs ?
— Votre vie est donc si misérable que vous ne souhaiteriez rien revivre ? Et si vous vous éteigniez, vous vous éteindriez avec le sentiment d’avoir traversé quelque chose qui ne mérite pas d’être revécu ? Quel est le sens que vous donnez à votre existence, vous qui la haïssez tant que vous ne voulez pas la revoir ?
— Une vie longue, voire infinie, maximise statistiquement nos chances d’être heureux à certains moments, répliqué-je. Et si la souffrance est trop grande, chacun peut à tout moment décider de s’arrêter sur le bord de la route.
— Ainsi vous préféreriez une vie où chaque moment est un choix terrible : continuer ou non. L’existence ne devrait pas être ce dilemme éternel qui n’a qu’une conséquence : passer plus de temps à attendre de vivre qu’à réellement vivre. Tous les instants sont tendus vers cet espoir de mieux, vers cet embryon de bonheur qui patiente quelque part dans « la suite » et qu’on a intérêt à ne pas rater sous peine de devoir se morfondre jusqu’au prochain si la volonté d’en finir ne s'est pas manifestée entre-deux.
— Mais, rajoute Alec qui semble touché par une idée lumineuse, si je décide de me suicider au bout d’une série de longues souffrances, pourquoi souhaiterais-je revivre ça éternellement ? C’est bien la pire chose que je puisse imaginer.
— Précisément, répond-elle avec un sourire. Est-ce que vous choisiriez d’en finir si vous saviez que cet acte serait sans cesse renouvelé et qu’il marquerait à jamais la fin de vos innombrables existences ?
Je commence à comprendre où elle veut en venir. Alec, lui, joue la pivoine furieuse.
— Nous sommes ici pour organiser des entretiens, pas pour débattre de la juste croyance ou de la religion véritable !
— La justice ou la véracité n’ont rien à voir là-dedans. La valeur d’une croyance se mesure uniquement aux émotions positives qu’elle génère et à l’estime qu'elle vous donne de la vie. Voilà la vérité, le reste n’est que peu de choses. L’éternel retour est vrai, car y croire vous équipera pour le bonheur.

0 Commentaires 0 Commentaires
0 Commentaires 0 Commentaires