Essais

Les sociétaires de l’éternel retour

Petit pamphlet plein d’amour sur le thème de l’éternel retour de Nietzsche. Réécriture libre du paragraphe 341 du Gai Savoir.

Les sociétaires de l’éternel retour

Et si, un beau jour, l’astre diurne se lassait d’alimenter l’adage selon lequel « le soleil se lèvera demain » ? S’il choisissait, sciemment ou non, d’ébranler la plus primitive des certitudes, l’intuition que la réalité n’a jamais prise en défaut ? Et si, à sa place, nous apparaissait le plus vil des démons, celui dont notre propension au rationalisme nous empêche de postuler l’existence ?
Peut-être cette question vous taraude-t-elle. Ou peut-être faites-vous partie de ceux dont les interrogations ne s’écartent jamais du saint dogme du pragmatisme ; ceux qui traversent la vie comme on prend un train, qui profitent certes un peu de la vue, mais s’inquiètent surtout d’arriver à l’heure et que la bouffe ne soit pas trop mauvaise. Il n’y a pas de mal, je crois. Mais ce texte risquerait alors de vous ennuyer, voire de vous laisser des aigreurs qui vous obligeraient à considérer la question du médecin et de la réservation subséquente. Peut-être vaut-il mieux abandonner la lecture et vous épargner la douloureuse tâche d’inscrire une ligne supplémentaire sur le « tableau du frigo », ce formidable substitut de votre mémoire saturée par l’excès de charge mentale, de « pragmatisme concrétisé ».
Voilà, nous sommes désormais entre nous. Le contrat est simple : nous acceptons de remettre en question ce que nous pensons savoir, même les certitudes les plus ancrées — elles sont elles-mêmes contextuelles, n’en doutez pas. Par exemple : admettons que le plus omniscient des hommes — qu’on l’appelle un dieu n’a pas vraiment d’importance ici —, fort de sa capacité à tout observer et à tout retenir en termes de valeurs, de données chiffrées, n’a malgré cela pas toutes les clés pour décrire le monde de l’instant présent et encore moins d’un instant différent. Pourquoi le pourrait-il, après tout ? Pourquoi est-on assis sur cette certitude qu’il n’y a de Nature que derrière les Mathématiques ? Ou même : imaginons que ce que nous mettons sous le terme d’« infini », d’« éternel » n’est qu’une grave lacune à conceptualiser certains objets physiques, que la peur du silence éternel des espaces infinis n’est autre que la hantise de l’ignorance, comme la terreur du vide n’est que l’angoisse de ne rien savoir des sensations de la chute et de sa fin ratatouillesque.
Mais revenons à notre démon.
Le soleil, disions-nous, remplacé par un démon que nous pouvons décrire hideux pour fixer les choses. Cette cruelle créature, justement au fait que l’espèce humaine redoute ce qui est cyclique presque autant que la lourde linéarité de son existence, nous condamne de la sorte :
— Vous qui craigniez la mort, tremblez désormais devant le renouvellement perpétuel de votre existence. Je vous accorde la vie éternelle.
Quelques transhumanistes benêts, égarés dans la foule et dont on s’étonne que leur bêtise ne les ait point encore exposés à la sélection naturelle, prononcent quelques hourra : enfin, la singularité ! Enfin, l’amortalité ! D’autres, pas beaucoup plus au fait des choses de l’intelligence, se débattent et hurlent : que faire de tout ce temps libre ! Comment ne pas s’ennuyer alors !
Faisant fi de ces manifestations primitives, le démon poursuit :
— Mais ne vous croyez pas déjà à cheval sur une longue frise chronologique linéaire, contemplant chaque année l’incrémentation du nombre des entiers initiés avec la naissance de votre Christ. Non. Imaginez plutôt que votre vie, là, vous la traverserez encore, et encore. Qu’à la prochaine itération, tout se passera d’une manière parfaitement identique et que vous serez, au même moment, en train de m’entendre prononcer ce discours. Songez à toutes vos souffrances : vous les ressentirez à nouveau. Songez aussi à vos heurs : vous les reconnaîtrez. À présent, vivez, et ne cessez point.
La foule gronde d’une seule voix. Quelle angoisse, quelle malédiction ! Comment imaginer subir tous ces moments pénibles une infinité de fois, comment vouloir traverser encore, sans la moindre variation, une vie si accablante ?
S’opère alors, sans surprise, car cela semble être le comportement favori de l’humanité devant un problème épineux, la formation de groupes de pensée.
Les premiers étaient, avant la malédiction, ceux qui considéraient déjà le temps comme un substrat de l’optimisation, ceux qui géraient leurs To-Dos sur plusieurs applications, qui classaient leur liste des courses afin de parcourir le plus court chemin une fois au supermarché. Ils se sont immédiatement affairés, puisque l’enjeu n’est plus le même, et ils voient une faille dans l’imprécation du démon : s’ils optimisent une vie, c’est une infinité qu’ils optimisent ! Alors, pourquoi se priver d’une telle efficacité ? Les voilà en train de traquer la moindre parcelle de temps perdu, de planifier leur existence pour que la surprise et son pendant chronophage, l’improvisation, ne les dépossèdent pas de portions entières de vie. Laissons-les travailler, ils savent ce qu’ils ont à faire, et je dois avouer qu’ils m’angoissent. Ils m’angoissent presque autant que l’ennui les pétrifie, c’est dire l’abîme de désespoir dans lequel ils me plongent.
Le deuxième groupe rassemble ceux qui se complaisaient déjà dans la pratique du cynisme, cette pâle copie de la philosophie grecque du même nom qui consiste à vomir un humour douteux avec des grumeaux de nihilisme dedans. Amers, ils fustigent une vie dénuée de la moindre valeur fondamentale, ils déclament de longs discours transgressifs, moquant les uns qui ont fait du démon une religion, les autres qui se sont soulevés contre son diktat d’éternel recommencement. Ils n’ont de cesse de parcourir le monde — leur monde — avec l’étrange certitude de leur supériorité au sein d’une hiérarchie humaine qu’ils récusent pourtant, comme toutes les structures axiologiques. Ils octroient à leur personne une vertu inversement proportionnelle à celle qu’ils accordent à tout le reste. Alors quoi, me direz-vous ? Ils s’éclatent, ils détruisent les codes et déclassent les systèmes de valeurs ? Ils instaurent le chaos anarchique et anéantissent la morale du cycle éternel ? Non, bien sûr que non : ils babillent de leur ton professoral, persuadés que leur vanité est importance et que leur persiflage est idéologie.
D’autres commençaient à se lasser de l’effondrement et de la pauvreté de l’offre religieuse. En manque d’idoles et de mode d’emploi pour vivre, ils se désolaient de ce qu’au lieu de continuer à chercher — ou à imposer — un sens à la vie, on ne fasse qu’acte d’innovation sans aucune autre vision que celle de détruire consciencieusement tous les objectifs du progrès pour toujours garder un large champ d’évolution potentiel. Ceux-là n’ont pas attendu longtemps pour vénérer le démon et développer sa mythologie. Ce dernier serait un Juge des hommes et des femmes qui, dans son palais aux murs forgés dans le vide interstellaire, ferait tourner la roue de l’existence jusqu’à ce que lui apparaisse clairement la configuration idéale, l’équilibre des forces parfait qui élirait les individus alors en place. Ils œuvrent donc, au travers de traditions aussi pertinentes que des réunions dans des bâtiments luxueux, des privations alimentaires ou la stigmasation de catégories entières d’humains, à faire advenir cette structure bénie par le Juge de la Roue.
J’aperçois également un groupuscule qui s’est joliment baptisé « CLT », pour Collectif des Libéraux Transhumanistes. Eux protestent déjà, furieux, contre la perspective liberticide d’un éternel retour. Comment s’émanciper, écrasé par de telles contraintes ? Déjà, ils mobilisent leurs plus grandes scientifiques et leurs plus habiles praticiens pour trouver un remède à cette boucle infernale. Quelques mathématiciennes déclarent que l’espace vectoriel complet qui contient la totalité des cycles d’existence n’est hilbertien que sous certaines hypothèses, et qu’on peut ainsi en dégager des fonctions linéaires assimilables à une frise chronologique définie sur l’ensemble des nombres réels (soit de moins très longtemps à plus toujours). Leurs économistes calculent la croissance maximale qu’une itération peut générer ; ils compensent les déficiences de leurs modèles par l’utilisation du Nombre Invisible, une variable qui arrange le CLT en toute circonstance et permet de rationaliser tout le reste. Les plus hardis se servent de l’augure du démon pour justifier leurs théories vaseuses passées : puisque tout revient sans cesse, alors le marché s’équilibre effectivement tout seul après un intervalle de temps suffisamment long. Leurs hommes et leurs femmes politiques s’activent pour construire les lois qui conceptualiseront l’élaboration de cycles à plusieurs vitesses : des cycles longs et profitables pour les premiers de cordée, des cycles courts et détestables pour ceux qui ne sont rien. Après tout, avancent-ils, une existence nulle répétée une infinité de fois fera toujours une existence nulle. Ils oublient ainsi que la périodicité n’est pas la multiplication, et que ceux qui croient à l’extensivité du bonheur risquent de ne jamais adhérer à l’éternel retour, cette ode à l’intensivité, ce destructeur de l’investissement.
Vous voyez désormais le tableau : les quatre grands groupes évoluent au long des principales lignes de fuites, lesquelles, par définition, fuient le démon riant au centre haut de l’œuvre. Les visages des protagonistes réussissent cet exploit propre aux peintures catholiques : exprimer, malgré leur inexpressivité, la grandiloquence de ceux que le crétinisme empêche d’être humbles. Ils débattent, rendons-leur cet hommage. Ou plutôt joutent-ils, entre eux ou avec les autres collectifs, pour étaler leur vision étriquée avec la certitude qu’il ne peut, au sein de l’espèce humaine, exister qu’une seule morale et philosophie. Mais, justement, laissons ceux-là tranquilles : ils n’occupent de toute façon que quatre malheureuses lignes de fuite sur une toile bien plus vaste.
De plus petits groupes se cachent dans les recoins, posés sur des nuages planant au-dessus du monstre, dissimulés dans les arbres chevelus ou les herbes folles, pataugeant dans les océans et nageant dans les rus : ce sont ceux qui ont accepté l’éternel retour comme ils avaient accepté la vie qui leur avait été offerte auparavant. Ils scarifient leurs potagers, tricotent des mailles de plantes vertes et louent la fluidité du mouvement incessant. L’artiste n’a pas daigné leur donner le même niveau de réalisme qu’aux membres des quatre grands groupes : ils sont plutôt des taches uni- ou bicolores, points de pointilliste, impressions impressionnantes là où les autres ne sont des expressions inexpressives. Pour eux, le démon a le regard du sage satisfait de n’avoir plus rien à apprendre à ses disciples : il n’est plus que l’ombre de son enseignement passé.
Si vous vous approchez de la toile, vous ne les verrez point : rien que des pâtés de peinture, des souillures égarées. Éloignez-vous un peu et leurs traits vous apparaîtront alors, éclatants. Ils aiment leurs émotions et les soufflent sur ceux qui s’évertuent à les chasser par la méditation. Ils ne courent pas comme des funambules excités et angoissés sur les lignes de fuite du tableau. Ils savent s’isoler quand l’onde sociale est en décalage de phase avec leur humeur ; ils savent aimer le collectif lorsque l’énergie communautaire fait résonner leur bonheur.
Vous avez déjà oublié les quatre grands groupes. Avec la distance, ils n’apparaissent plus tant leur réalisme les rend fades à l’imagination humaine. Vous ne voyez plus que les enfants du démon qui ne cherchent pas à extraire la vie de ses contraintes et de sa nature, qui font en sorte que chaque instant puisse être désiré à l’infini. Et demain, dût-on leur annoncer que l’existence redevient linéaire, ils la traverseraient toujours comme si elle n’avait cessé de recommencer.
Et ils referont cela. Éternellement.


Le poids le plus lourd. – Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! »
– Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : « Tu es un dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin ! » Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t’écraserait ; la question, posée à propos de tout et de chaque chose, « veux-tu ceci encore une fois et encore d’innombrables fois ? » ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? –

— Le Gai Savoir (paragraphe 341) - Friedrich Nietzsche

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